La maladie est-elle la conséquence du péché ? A l’époque du Lévitique, la lèpre oui. Le corps est alors considéré comme le miroir de l’âme. Ce mal dégradant, qui enlève toute apparence humaine, met les chairs à nu et les fait tomber en pourriture révèle le péché du lépreux, maladie redoutée pour sa contagion.

Ce mal se contracte par simple contact mais aussi par tout ce qu’a touché le lépreux. Aussi les humains fuyaient-ils le pauvre lépreux avec horreur, ils le chassaient loin de leurs regards, loin des villes et des routes, dans les déserts où rôde l’Esprit du Mal. Car un tel fléau était considéré comme le stigmate du péché, et le lépreux comme un pêcheur maudit par Dieu.

La Loi juive déclarait le lépreux impur, et le traitait en excommunié, dont le contact communiquait la souillure. S’il lui arrivait de guérir, il devait se soumettre au jugement du prêtre, Aujourd’hui, nous ne disons plus que la maladie est systématiquement la conséquence de nos péchés, même si certains comportements abiment le corps et entraine une maladie. Nous ne sommes pas systématiquement responsables de nos maladies et de nos blessures.

Par contre, nous sommes responsables de ce que nous faisons de nos maladies et de nos blessures. Acceptons cette responsabilité. Au cœur d’une épreuve, le Seigneur attend quelque chose de nous. Comme le lépreux, non coupable de sa lèpre, rendons-nous disponible à l’action guérissante et libératrice du Seigneur. Un lépreux vint auprès de Jésus ; il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier. »

Le lépreux supplie, dit sa souffrance. Il la met aux pieds de Jésus, dans un geste qui clame confiance et folle espérance. Il a fait confiance et Il a reçu la lumière, lumière pleine d’amour, de douceur et de compassion. Il a cru en Jésus qui l’a guéri. De ce qui fait mal, peut surgir la supplication. Il n’a cependant pas respecté les règles : double transgression, celle du lépreux et celle de Jésus qui l’a touché. « Le lépreux, homme impur, habitera à l’écart, sa demeure sera hors du camp. » (Lv 13).

Ce qui veut dire que quand Jésus et ce lépreux passent à proximité l’un de l’autre, ils doivent à tout prix s’éviter Le lépreux n’aurait donc jamais dû oser approcher Jésus et Jésus n’aurait jamais dû toucher le lépreux : l’un et l’autre ont transgressé l’exclusion traditionnelle, et c’est de cette double audace que le miracle a pu naître. Pour Jésus, c’est une transgression par rapport à la loi mais non par rapport à Dieu ; ce n’est pas une transgression, c’est une révélation. La Bonne Nouvelle qu’il annonce et que le lépreux va s’empresser de colporter, c’est que désormais personne ne peut être déclaré impur et exclu au nom de Dieu.

La description du monde nouveau dans lequel « les lépreux sont purifiés » est vraiment une « Bonne Nouvelle » pour les pauvres : non seulement les malades et autres lépreux sont guéris, mais ils sont « purifiés » au sens qu’ils sont « amis de Dieu ». Ce qui veut dire que si l’on veut ressembler à Dieu, être comme le Dieu qui « entend la plainte des captifs et libère ceux qui doivent mourir » (Ps 101/102), il ne faut exclure personne, mais bien au contraire, se faire proche de tous. Ressembler au Dieu saint, ce n’est pas éviter le contact avec les autres, quels qu’ils soient, c’est développer nos capacités d’amour.

C’est très exactement l’attitude de Jésus ici, vis-à-vis du lépreux (Mc 1,40). La lèpre a quitté l’ex lépreux, mais le voilà maintenant sourd à la parole et aux injonctions de Jésus. Obéir l’aurait rendu acteur de sa réintégration au sein du peuple et l’aurait fait témoin authentique. Mais il cède à une immédiateté qui, non seulement empêche la fécondité du signe, mais entrave Jésus dans sa propre mission auprès des hommes en leurs villes. Ne pas suivre les consignes de Jésus est pour l’ex-lépreux une deuxième transgression. Pourquoi cette deuxième transgression ? Pour la première transgression, le verset 41 nous donne deux pistes suivant les manuscrits. Certains manuscrits ne disent pas que Jésus est « pris aux entrailles », mais qu’il « est irrité ».

Faut-il opter pour cette version dure :   « en colère, Jésus tendit la main » , ou pour la version plus conforme à l’image que l’on se fait habituellement de Jésus :  « pris de pitié, Jésus étendit la main  » ? Il est vraisemblable que la version dure soit la plus juste. D’abord, parce que c’est la « leçon » la plus difficile à entendre. Et puis, c’est celle des manuscrits les plus anciens. Pourquoi ne pas entendre les deux « leçons » et les laisser résonner en nous ? l’une n’exclut pas l’autre.  Pourquoi Jésus est-il irrité? Tout d‘abord un préalable. L’irritation n’empêche pas l’amour ! L’amour n’est pas bonasse. Il est parfois une interpellation vigoureuse qui questionne la part de responsabilité qui demeure toujours ?

Et par ailleurs, pourquoi douterions-nous de la compassion profonde de Jésus. Du cœur brisé et broyé du lépreux, a jailli non seulement un cri de détresse mais aussi un acte de confiance en Jésus. Il est pauvre, exclu, malade. Après sa guérison, transgressant l’ordre de Jésus de n’en point parler, il crie mais c’est l’action de grâce qu’il crie maintenant. Comment peut-il s’en empêcher ? Dieu agit dans ce qui en nous est en souffrance.  Il agit pour guérir mais aussi pour convertir. Il retourne notre cœur non seulement pour nous libérer du mal qui nous accable mais aussi pour mettre en nous la joie d’aimer et d’être aimé comme un pauvre.

Comment ne pas le crier ? La nouveauté de l’Évangile, c’est que Jésus est venu nous apporter une nouvelle vie mais aussi une place dans la vie même de Dieu. Pour cela, il nous faut l’accueillir comme un mendiant. Le lépreux a compris que c’est dans sa pauvreté que l’on accueille la grâce. La peur, l’angoisse, les blessures font parfois obstacle à cette descente en notre mal-être, dans notre pauvreté, là même où Dieu veut nous faire grâce.

Il existe un niveau, plus profond que notre mal ou notre malheur, plus profond que notre angoisse, en deçà de nos ténèbres, souvent enfouies dans le déni, neutralisé par nos mécanismes de défense, en attente d’être vraiment regardées et assouplies, il s’agit de notre ombre,  le pauvre, en nous, qui cherche à exister, silhouette famélique, cachée au creux de notre aveuglement, appelé par la lumière douce et miséricordieuse de Dieu à la lumière de notre conscience. Dans cette lumière, tout devient lumière, tout prend vie et couleurs.

Pour finir intéressons-nous à la transgression de Jésus ou plutôt à la révélation du vrai visage de Dieu. L’hymne de Saint Paul aux Philippiens peut nous y aider. « Le Christ de condition divine ne retint pas jalousement ce qui l’égalait à Dieu mais il s’est anéantit, prenant la condition de serviteur… » Jésus est venu habiter notre condition humaine mais Il est aussi vrai Dieu et vrai homme. Il est Seigneur et l’un d’entre nous. Son anéantissement est kénose d’amour. Prenons conscience de quel amour nous sommes aimés. Nous l’avons compris intellectuellement mais tout notre être doit vibrer devant la réalité de l’amour divin pour nous et rendre grâce.

Il a pris la condition de serviteur mais plus encore celle du lépreux. Il a pris la lèpre du péché sur Lui. Flavius Josèphe affirme sans ambages que le lépreux est mort. Il écrit: « Moïse bannit totalement de la cité les lépreux, n’ayant de rapports avec personne et ne différant en rien d’un mort ». Dès lors il n’est pas étonnant que, pour le Juif, la guérison d’un lépreux parût un exploit comparable à la résurrection d’un mort. On comprend pourquoi Jésus à toucher le lépreux. La nécessité de l’amour a conduit Jésus a transgressé la lettre de la Loi : il vient de poser un geste d’une extraordinaire liberté, mais tout le monde n’est pas prêt à comprendre, Jésus accepte de poser un acte qui est prématuré. D’où son irritation. Le geste qu’il pose ne peut pas être compris dans toute la portée de ce qu’il révèle du vrai visage de Dieu. C’est trop tôt. D’où le secret qu’il impose en vain. Mais en toutes choses ce qui est premier, c’est l’amour.