« Il était une fois un homme du nom de Job, un homme intègre et droit qui craignait Dieu et s’écartait du mal. Il était heureux, il était riche… tout allait bien pour lui, dirait-on aujourd’hui. Il avait une femme et de nombreux enfants et son seul souci à leur égard était de les voir rester dans le droit chemin. Bref, en tous points, il était irréprochable. » Cela ressemble à un conte.

En effet, c’est un conte, un conte spirituel qui traite de la question de la théologie de la rétribution. On peut résumer cette théologie ainsi : ceux qui font le mal sont malheureux, ceux qui font le bien sont heureux. C’est vrai que choisir le mal se retourne souvent contre celui qui le fait mais il existe des méchants heureux. D’autre part, beaucoup de bonnes personnes ne sont pas récompensées par le bonheur ; bien au contraire, ils traversent le malheur. Pour Job, c’est exactement ce qui lui arrive Tous les malheurs du monde s’abattent sur lui ; en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter, il perd tout : ses richesses, ses troupeaux, et, bien pire, tous ses enfants.

Il lui reste encore la santé, mais pas pour longtemps : une deuxième vague de malheurs s’abat sur lui ; il est atteint d’une maladie de peau du genre de la lèpre, il devient affreux à voir et sa maladie l’oblige à quitter la ville ; il doit quitter sa maison magnifique pour s’installer sur la décharge publique ; et, dans tout cela, il est horriblement seul : sa propre femme ne le comprend pas. Tout au long du livre, Job ne sait que redire sa souffrance, physique, psychologique, morale, l’angoisse devant la mort prématurée, et pourtant l’horreur de vivre, l’incompréhension des amis… et, pire que tout, le silence de Dieu. Il égrène toute cette douleur, dans des termes admirables, d’ailleurs, et répète sans cesse son incompréhension devant l’injustice qu’elle représente à ses yeux.

L’attitude de Dieu face à la souffrance innocente peut se résumer en trois étapes. Tout d’abord, Dieu se tait. Pourquoi le silence de Dieu. Job n’est pas abandonné par Dieu. Dans l’expression de sa souffrance, sa plainte le relie à dieu. Dieu lui laisse l’espace suffisant pour exprimer sa légitime colère contre l’injustice de la souffrance innocente. Dans un deuxième temps, au bout de 39 chapitres, Dieu répond. « Qui es-tu Job pour m’interpeller ainsi ? Est-ce toi qui a fait les merveilles de l’univers, les astres, les sources, les étoiles, le soleil. Es-tu le Créateur ou une créature ? – Seigneur je ne suis qu’une créature et je laisse ma colère pour écouter ta réponse. »

La troisième étape, c’est la réponse de Dieu. Que Dieu lui répond-il ? C’est entre Dieu et Job, c’est personnel. Ce que l’on en comprend, c’est que l’intimité de Dieu et l’intimité de Job se rencontrent. « J’avais ouï dire de toi, maintenant mes yeux t’ont vu. »  La réponse de Dieu à la souffrance innocente, non explicitée dans le livre de Job est clairement exprimée dans l’évangile de ce dimanche.  Marc donne au début de son évangile un début de réponse à cette question. C’est la journée inaugurale de Jésus qui nous est donnée à méditer. 30 ans de silence, 30 ans d’apprentissage ont précédé ce début de réponse.

On peut rapprocher ce temps long, juste avant la mission de Jésus au silence de Dieu qui tarde à répondre à Job. Dieu par sa présence en son verbe incarnée va faire resplendir le monde par sa présence. C’est ce que révèle la journée inaugurale au début de l’évangile de Marc. « Qu’est-ce donc que l’homme, Seigneur, pour en faire si grand cas, pour fixer sur lui ton attention ? » (Jb 7,17) En Jésus, c’est plus que fixer son attention, c’est épouser notre condition humaine. Fort de cette prise de conscience, nous pouvons entrer dans la compréhension spirituelle de cette journée inaugurale. Jésus ne vient pas seul dans cette ville de Capharnaüm. Bien sûr, il est accompagné de ses disciples mais plus encore, il porte en Lui un secret, celui qu’Il partage avec son Père. Les quatre évangélistes insistent grandement sur la prière de Jésus.

Chacun le décrit comme priant toute la nuit. La journée inaugurale va révéler quelque chose de cette intimité avec son Père qui a tant intrigué les disciples. Lors de cette journée inaugurale, Jésus va proclamer en actes et en vérité ce qu’il porte dans son cœur. Un événement considérable s’est produit du côté de Dieu. Librement, gracieusement Dieu s’est approché des hommes. Ce que Jésus va démontrer dans cette journée inaugurale, c’est le bonheur de Dieu de communiquer son propre bonheur. Ce n’est pas l’homme qui s’est approché de Dieu, c’est Dieu qui s’est approché de l’homme. C’est gratuit la preuve, c’est que Dieu va en priorité et de préférence vers les plus démunis, ceux qui ne peuvent payer en retour. L’amour gratuit de Dieu, voilà ce qu’annonce la journée inaugurale racontée par Marc. Voilà comme le symbole de tout ce qu’il fera et dira, comme le thème musical d’une symphonie, voilà le cœur du cœur de la mission de Jésus.

Partout où Il passe, Il réenchante le monde, Il laisse le monde revêtu de sa beauté. Tout ce que Jésus traverse ici-bas est revêtu de sa prière, révèle le vrai sens des choses et des êtres. A cet instant de la Révélation, Marc décrit aussi qu’en Jésus sont démasqués tout ce qui fait obstacle à ce réenchantement du monde, à savoir le mal.  Dans la synagogue de Capharnaüm, à peine a-t-il livré ce réenchantement du monde à travers son enseignement, alors que nous sommes en plein sabbat un esprit impur se manifeste. Dès que Dieu sort de son silence, le mal est débusqué, dénoncé et chassé. Enseignement avec autorité de Jésus, libération du mal et seulement ensuite guérison. C’est l’épisode de ce dimanche où l’on voit Jésus guérir la belle-mère de Pierre.

A l’époque, se vivaient deux liturgies, celle de la synagogue et celle de la maison. La belle-mère de Pierre est guérie, remise debout au service de ses frères et de Dieu. La femme dans la liturgie de la maison a une grande place. Elle prépare tout jusqu’aux plus petits détails pour que tout resplendisse sur la table de lumière et que soient disposés sur cette table des mets savoureux à partager dans la communion avec Dieu. Dans la journée inaugurale, Marc raconte ensuite de nombreuses guérisons et libérations. Ciel et terre peuvent alors se vivre en Alliance, en harmonie. Job a été remis en cette harmonie. Que s’est-il passé ?

Le cœur de Job s’est réenchanté. Déjà était annoncée cette visitation de la lumière en notre monde et ce jusqu‘aux plus épaisses ténèbres. C’est ce à quoi nous nous préparerons lors du carême qui vient. Nous nous préparerons à ce qu’à travers la souffrance de la Passion, Dieu réenchante le monde jusque dans la souffrance et l’angoisse la plus extrême, jusqu’ à la croix. A Pâques éclatera la victoire de ce réenchantement du monde dans la résurrection. C’est accompli en Christ, accueillons cette victoire en nos vies, au cœur du combat contre le mal.