Pourquoi la liturgie a mis le texte scandaleux du sacrifice d’Isaac en vis à vis du récit de la Transfiguration de Jésus sur le Mont Thabor. Isaac est le fils tendrement aimé d’Abraham et qu’il s’apprête à sacrifier, à tuer, croyant que son Dieu exigerait la mort de son fils unique en sacrifice. « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » Abraham aurait-il mal compris ? Pourtant le mot holaucoste est sans ambigüité.

« Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. » Isaac le fils de la promesse n’a pas été mis à mort par son Père Abraham. Happy end ! Alors pourquoi cette épreuve absurde qu’Abraham a dû traverser ? Nous ne sommes pas les seuls à trouver cela insupportable. Le judaïsme a tenté de donner une explication dans un middrasch appelé « la ligature d’Isaac ». Les commentaires rabbiniques viennent atténuer le caractère scandaleux de ce récit de Genèse 22. Les rabbins imaginent qu’Isaac n’est pas un enfant, il est adulte et se livre lui-même au sacrifice. Il tend les mains pour que son père les lie et accepte que ses chevilles soient attachées et s’allonge sur l’autel recouvert du bois du sacrifice.  Pour le Judaïsme, le midrasch de la ligature d’Isaac renvoie à un autre texte, celui du Serviteur souffrant( Is53).

« En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. ». Pour les chrétiens, Isaac est la figure du Christ qui lui sera mis à mort. C’est en fait la question de la mort physique. Dieu n’a pas créé la mort. C’est le livre de la Sagesse qui le dit. C’est le péché, c’est-à-dire la rupture avec Dieu qui a permis aux forces de mort d’œuvrer dans notre humanité blessée. Si Dieu ne veut pas la mort, pourquoi ne l’arrache-t-il pas de notre humanité livrée à cette mort ? En fait, il nous délivre de la mort spirituelle, c’est-à-dire de la rupture avec Dieu. Pour cela, le moyen utilisé nous est insupportable : la croix. La Transfiguration prépare la Croix pour lui donner tout son sens, c’est à dire la libération des forces de mort.  Pierre après sa profession de foi avait déclaré lors du débriefing des disciples par Jésus à Césarée de Philippe: “Tu es le Fils de Dieu, le Messie, le Christ “; mais il ne sait pas bien encore ce que veut dire Fils de Dieu.

La Transfiguration est pour lui un événement essentiel pour avancer dans la compréhension de ce terme « Fils de Dieu ». Un autre événement essentiel, c’est la théophanie au moment du baptême dans le Jourdain. Le Père y déclare : « Tu es mon fils, mon aimé, en toi est ma joie. » Lors de la transfiguration, c’est le même message mais “écoutez-le “, adressé aux trois témoins, est rajouté. Evidemment ça n’a de sens que parce qu’ils n’ont pas envie de l’écouter. Revenons à Césarée de Philippe. Juste après la profession de foi de Pierre, Jésus avait annoncé sa Passion et Pierre avait dit “Non, ça ne t’arrivera pas “. Sur ce point-là ils n’ont pas envie de l’écouter; et sur l’appel à le suivre sur ce chemin-là, ils n’ont évidemment pas comme nous, envie de l’écouter. Donc, le “Ecoutez-le” est une confirmation que ces paroles de Jésus concernant sa Passion et notre propre croix sont bien la volonté divine. C’est bien aussi l’appel qui vient de la part du Père et que le Père nous demande d’écouter, avec tous les sens que cela a.

Jésus par là nous transmet bien la parole divine. Ce n’est pas n’importe quelle idée. Et comme témoins, vous en avez deux qui sont là pour le confirmer, ce sont Moïse et Elie, lois et prophètes évidemment, qui confirment que c’est bien le message de Dieu. C’est ce qui fera aussi qu’au terme de l’événement, désormais tous nos textes vont souligner qu’ils ne virent plus personne que Jésus seul. Tout l’ensemble du message de l’Ancien Testament est maintenant résumé en Jésus ; « Ecoutez-le », nous dit le Père, c’est-à-dire faites-lui confiance. « Seigneur augmente en nous la foi pour que l’Esprit Saint souffle dans nos vies et que nous acceptions de te suivre malgré la Croix qui se profile du Mont Thabor au Mont Golgotha. Fais que je comprenne cette phrase mystérieuse de Jésus : « Il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire. » Fais que je ne comprenne pas à contresens la nécessité de la Croix.

Il est difficile sans la foi de comprendre de quelle nature est cette nécessité ? Comment en effet reconnaître que le Messie doit souffrir et être mis à mort, alors qu’on attend de lui la cessation de nos maux? La croix, non pas une fatalité ni une réparation pour apaiser le courroux du Père, non pas « c’était écrit, programmé » mais la nécessité d’une visitation du mal, du malheur de tout homme par Dieu lui-même. Christ veut nous libérer de la souffrance. Pour cela, il consent à la prendre sur lui pour nous en extraire. Christ l’assume par Amour de son Père et par Amour pour nous. C’est la cohérence du dessin bienveillant de l’Amour divin, c’est la nécessité de l’Amour. Pour nous entraîner au-delà de la mort, dans la lumière de la Résurrection, il fallait qu’il traverse lui-même la mort.

Pour inaugurer l’humanité qui connaît le Père, il fallait qu’il vienne nous révéler le vrai visage de Dieu sur un visage d’homme: « Qui m’a vu a vu le Père ». Ce scandale de la croix qui est sagesse de Dieu exprime la pensée et la pédagogie de Dieu. Le détour par la croix, pour qu’arrive la gloire de Dieu, est peut-être surprenant. Il n’est pas un changement de la part de Dieu. Il n’est pas un échec de Dieu. Dieu assume toutes les limites et toutes les conséquences de la liberté humaine. Dieu m’invite à grandir. Comment ne pas répondre à cette invitation de toute la force de mes prises de conscience, de toute mon humilité, de toute ma lucidité, de tout mon amour pour mes frères et pour toi Seigneur. Voilà pourquoi Jésus doit redescendre du Thabor ? Voilà pourquoi Jésus doit monter vers le golgotha ?

C’est là la liberté du Christ. Il est libre et décide d’aller jusqu’au paroxysme de l’amour qu’est la Passion et la Résurrection. En fait, il choisit d’aller vers la Lumière de la Résurrection en passant par les ténèbres de la Passion. Christ a choisi ce chemin par amour pour nous accompagner dans notre cheminement quand nous devons traverser la détresse. Ces textes sont précieux pour que nous changions notre regard sur Dieu. À la prison psychiatrique de Château Thierry où j’étais aumônier, j’ai croisé dans les coursives un détenu qui m’a interpellé, sachant que j’étais prêtre. Il était condamné à perpétuité. C’était un tueur à gages. Il m’a dit :  « je crois en Dieu. – Voulez-vous que l’on en discute ? lui ai-je répondu. – Non, c’est inutile. Dieu m’a condamné, mis en enfer, avec l’étiquette tueur à gages, rien à en tirer de ce malade. – Je suis athée de ce Dieu-là, lui ai-je répondu ».  Quelle image avons-nous de Dieu ? Le Christ nous révèle le visage du Père. Un Dieu plein d’amour et de compassion, prêt à pardonner et guérir notre cœur malade si nous l’accueillons dans nos vies, dans notre cœur.