Jésus nous demande d’aimer Dieu, d’aimer notre prochain comme nous-mêmes. Comment faire? Cela semble hors de notre portée surtout lorsque nous sommes à bout de souffle, lorsque nous n’avons plus la force d’espérer ni même d’aimer. L’Esprit Saint est un souffle de vie, un souffle d’amour. Dieu ne cesse de nous donner ce
souffle, et particulièrement quand nous nous sommes en quête d’un second souffle. Le prophète Ézéchiel nous parle de cette expérience. Le peuple se sent perdu, sans avenir. Alors Dieu lui promet : « Je mettrai mon Esprit en vous, et vous vivrez. » (Ez 37)

Le souffle de Dieu redonne vie à ce qui semblait mort. À l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, où j’étais aumônier, j’ai compris combien il est difficile d’aimer lorsque l’on ne s’aime pas soi-même et quand on a le sentiment d’avoir le souffle trop court. Un jour, après avoir proclamé le passage de l’évangile sur le double commandement de l’amour, un patient a pris la parole : « Comment voulez-vous que j’aime mon prochain alors que je ne m’aime pas ? »

Puis un autre a exprimé sa souffrance : « Je comprends que je ne suis pas aimable. C’est ce que je lis dans les yeux de ceux qui ne comprennent pas ma souffrance. Alors, je me considère comme un zéro. » Et spontanément, il s’est adressé à Dieu dans cette prière : « Seigneur, j’accueille de toi le juste amour pour moi-même et pour les autres. » Sa conclusion : « C’est alors que je m’aime moins mal et que j’aime moins mal les autres ».

Cette parole m’a profondément touché et m’a posé question. Comment Dieu que nous ne voyons pas et qui reste un mystère pour tout un chacun peut-il faire croître notre capacité d’aimer? Un mystère n’est pas une énigme, c’est une invitation à entrer dans une réalité qui nous dépasse mais qui se laisse saisir comme un clair-obscur dans la pénombre. Aimer le Christ, c’est accepter d’entrer dans son mystère et d’entendre son appel à aimer dans le souffle de l’Esprit Saint. Pour cela, je suis invité à emprunter un chemin d’humilité : je ne sais pas vraiment aimer. Dieu m’appelle, dans le même temps, dans un chemin d’espérance car mon pauvre souffle porté dans le souffle de l’Esprit Saint élargit en moi ma capacité d’aimer. Je suis rendu capable d’aimer concrètement le Christ que je ne vois pas de mes yeux de chair et ce faisant de dépasser les limites de mon humanité.

Peut-être faut-il commencer par reconnaître que nous ne savons pas aimer? Livrés à nos propres forces d’amour, nous balbutions. Nous avons tendance à classer
rapidement les gens dans des catégories ami/pas ami. Livré à lui-même, notre esprit fonctionne comme cela. Est ami, celui ou celle qui nous apporte de l’agrément et ennemi celui qui nous apporte du désagrément. Nous ne pouvons pas dépasser ces limites par notre seule volonté. La foi nous ouvre un chemin : accueillir l’amour de Dieu pour apprendre à aimer mieux. Cela ne nous dispense pas de mieux nous connaître, de reconnaître nos blessures et de comprendre nos réactions. Toutes nos fragilités ne disparaissent pas, mais nous pouvons apprendre à vivre avec elles.

Certaines blessures résistent à nos efforts et ne disparaissent pas uniquement parce que nous prions. Cette part irréductible en nous est enfouie et recèle les blessures intimes et souvent archaïques. Peut-on guérir de tout? Au bout d’un long chemin de travail sur soi, il est possible d’être dans l’acceptation sereine de ce qui reste blessé en nous, comme une cicatrice qui demeure. Comme Saint Paul, nous vivons tous l’expérience de l’écharde dans notre chair. Il y aura toujours une croix dans nos vies, dans notre esprit, dans notre corps et dans notre âme, ne serait-ce que la croix de notre finitude et d’autres encore que nous n’aurions jamais choisie.

C’est là que la foi nous ouvre un chemin. Aimer Dieu, ce n’est pas seulement accomplir un commandement. C’est accueillir de lui une source d’amour qui nous dépasse et qui peut transformer notre manière d’aimer. La foi ne nous demande donc pas de nier notre humanité. Elle nous invite à la vivre pleinement, avec ses richesses et ses limites. Et nous ne sommes pas seuls sur ce chemin. Le travail sur soi, la connaissance de soi est nécessaire pour suivre le Christ, mais elle n’est pas suffisante sur notre chemin de sainteté. Il nous faut le compagnonnage de l’Esprit Saint. L‘Esprit est « un souffle» qui soutient notre propre respiration.

En hébreu, le mot ruah signifie le souffle, le vent, l’esprit. Il évoque à la fois l’air qui nous fait vivre et une présence qui nous habite. Il est donc présence intérieure en tout notre être et plus que cela, il est à l’extérieur de nous. Il est l’air autour de nous et autour des êtres qui habitent le monde. Ce souffle est puissance d’amour en nous pour les autres, jaillissant du cœur même de Dieu. Aimer Dieu, aimer notre prochain et nous aimer nous-mêmes sont trois dimensions appelées à grandir ensemble, à partir de cette source qui est Dieu lui-même.

Relevons le défi : « je veux aimer Dieu, je veux aimer mon prochain et je veux m’aimer avec justesse. Seigneur, accueille mon pauvre amour dans ton pur amour,
afin que je grandisse humainement et spirituellement».