Jésus nous demande de pardonner « soixante-dix-sept fois sept fois », c’est-à-dire toujours. Humainement, cela paraît impossible. Mais ce que Dieu demande, il nous donne aussi la grâce de l’accomplir. L’impossible peut alors devenir un chemin.

Encore faut-il comprendre ce qu’est le pardon.

On entend souvent : « Je n’arrive pas à pardonner. » Cette parole peut être le premier pas. Pardonner ne signifie pas oublier, nier la blessure, excuser l’inexcusable ni se réconcilier immédiatement avec celui qui a fait du mal. La réconciliation peut venir au bout du chemin, dans les conditions qui conviennent. Le pardon commence autrement : par un travail intérieur qui permet de ne plus être l’otage de la violence reçue.

Il faut d’abord pouvoir regarder ce que la blessure a produit en nous : colère, haine, amertume, honte, culpabilité, désarroi. La justice peut être nécessaire pour reconnaître le mal et protéger la victime. Mais l’offensé n’a pas à se faire justice lui-même : il risquerait de devenir semblable à celui qui l’a blessé.

Il ne faut pas davantage attendre de l’offenseur qu’il reconnaisse sa faute pour commencer à vivre. Son repentir peut aider au pardon, mais en dépendre, c’est encore lui laisser du pouvoir. Le chemin commence alors par la parole : dire sa souffrance dans un cadre sécurisant, avec un proche, un thérapeute, un accompagnateur spirituel, ou devant Dieu.

« Un pauvre crie, le Seigneur entend. »

Les psaumes nous montrent que Dieu n’a pas peur de nos cris. « Pourquoi as-tu laissé faire? Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Dieu accueille même cette colère. Mettre des mots sur ce qui nous fait mal, ce n’est pas ajouter du mal au mal ni justifier ce qui a été commis. C’est commencer à consentir au réel.

Le mal a eu lieu. Il est irrémédiable. Mais consentir au réel ne signifie pas s’y résigner. C’est accepter de reconstruire à partir de ce qui est. Alors la blessure, au lieu de s’infecter dans l’amertume et le regret, peut devenir le lieu d’une croissance humaine et spirituelle.

C’est ce que la parabole du débiteur impitoyable vient éclairer.

La première provocation de Jésus tient à l’énormité de la dette : dix mille talents, une somme impossible à rembourser. En regard, la dette réclamée par celui qui vient d’être gracié est dérisoire. Jésus nous oblige ainsi à nous demander ce qui a véritablement de la valeur. Plus que l’argent, c’est la relation qui est précieuse : la relation à Dieu, à soi-même et aux autres.

La seconde provocation concerne la prison. À quoi sert-il d’y enfermer le débiteur ? Il ne pourra pas davantage rembourser sa dette. Alors, de quelle prison s’agit-il ?

Peut-être de celle du non-pardon.

Dieu ne veut pas nous enfermer dans notre blessure. Il veut réparer ce qui a été atteint en nous, notamment notre capacité à entrer en relation avec lui, avec nous-mêmes et avec les autres. Le pardon n’est donc pas d’abord un cadeau fait à celui qui nous a offensés. C’est un chemin de liberté.

Le récit de Joseph et de ses frères l’illustre magnifiquement. Joseph a subi la violence, la jalousie et le rejet de ses frères. La fosse dans laquelle ils le jettent devient l’image de cette violence qui enferme. Pourtant, lorsque ses frères reparaissent devant lui en Égypte, Joseph n’est plus prisonnier de ce qu’il a subi. Il peut les confronter, leur permettre de relire leur histoire et finalement se réconcilier avec eux.

Ses frères ont voulu le détruire dans une violence inouïe. Tout au début du chemin de pardon, cette violence, ce désir de mort continue à vivre en Joseph, victime de ses frères. Cette violence n’est pas la sienne, elle n’est pas légitime. Elle n’a pas le droit de cité en lui. Le chemin du pardon est le refus de cette violence.  Pardonner, c’est retrouver la liberté de ne plus être otage de cette violence qui ne doit plus influencer nos vies. La seule issue est le pardon.

Le pardon chrétien va encore plus loin. Il nous fait participer à l’acte d’amour du Christ sur la Croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Le Christ ne nie pas le mal qu’il subit. Il le remet entre les mains du Père.

Cette remise de soi n’est pas une résignation passive au mal. Elle est un acte d’espérance: croire que Dieu peut transformer ce qui nous a blessés et faire surgir, au cœur même du mal, un chemin de vie.

La réconciliation pourra venir, en son temps, si elle est possible et si l’autre peut y entrer. Mais quelque chose peut déjà se libérer en nous.

Pardonner, ce n’est peut-être pas d’abord libérer celui qui m’a fait du mal. C’est accepter que celui qui m’a fait du mal ne soit plus le maître de ma vie.

C’est peut-être cela que l’Eucharistie nous apprend : vivre dans la logique de la Croix, celle de l’offrande et de l’abandon, et croire que Dieu peut donner une valeur rédemptrice à ce que nous lui remettons.