Comment imaginer une communauté sans conflit ? Tout l’enjeu est de dépasser les conflits internes avec les bons outils. Le texte de l’Évangile d’aujourd’hui nous donne une démarche d’exigence et de prudence communautaire. Il s’agit bien d’une affaire interne à la communauté.

C’est différent quand il s’agit d’une réconciliation en dehors de la communauté ecclésiale. Quand un prédateur vous a fait violence, le travail intérieur sur le chemin du pardon est un passage obligé avant d’envisager ou non une rencontre avec le persécuteur. Dans son enseignement, Jésus se place dans une communauté capable d’accueillir l’Esprit Saint. Une telle communauté Bonhoeffer l’appelle une communauté pneumatique qui vit de l’action de l’Esprit Saint. Ce que Bonhoeffer oppose à la communauté pneumatique, c’est ce qu’ll appelle une communauté psychique qui ne se reçoit que d’elle-même, une communauté sans alliance avec l’intériorité et la Transcendance, une communauté composée d' »égos sans alliance », une communauté livrée à la chair. Une communauté pneumatique est une communauté qui non seulement se reçoit de l’Esprit Saint mais qui est aussi capable de renoncer à une communauté idéale, et de croire à une communauté capable d’affronter le réel jusqu’au cÅ“ur des conflits.

Supposons une communauté pneumatique, Jésus recommande alors, en cas d’injustice flagrante, l’arbitrage de la communauté. D’abord une démarche personnelle auprès de la personne concernée est nécessaire. « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. » Le premier pas pour restaurer une relation brisée, peut être coûteuse, surtout si le mal qui nous a été fait nous fait beaucoup souffrir? Où pouvons-nous trouver le courage de parler face à face avec la personne concernée? Comment pouvons-nous nous réconcilier ? Mettre la démarche globale en perspective peut aider. Si rien ne bouge, le texte nous donne ce précieux conseil.  « S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. » Nous pouvons avoir besoin de l’aide et de la prière de nos amis et d’autres personnes sages, afin de trouver les mots justes et la bonne manière de régler nos différends. « Jésus, tu nous dis que lorsque deux ou trois sont réunis en ton nom, tu es là au milieu d’eux. Tout d’abord, donne-nous de faire confiance, de croire en ce que tu dis et de rechercher ta sagesse pour résoudre les situations difficiles. » Puissions-nous croire en la valeur fondamentale de ceux qui nous blessent. Eux aussi sont les bien-aimés de Dieu ! Ste Thérèse de Lisieux a élaboré la petite voie à partir d’une expérience personnelle : celle d’avoir à supporter une vieille sÅ“ur très pénible. La petite voie qui a été celle de l’abandon lui a permis d’aller au-delà de sa réaction spontanée de rejet. Dans l’expérience que Thérèse a faite, c’est exactement cela qui s’est joué. Elle a découvert que plus elle voulait devenir sainte par ses propres forces, moins elle y arrivait. Alors que, lorsqu’elle a accepté d’être petite et de prendre les bras de Dieu comme un ascenseur qui lui permettrait de gravir l’échelle de la sainteté, tout devenait possible.  Évidemment, tout cela, nous le savons, mais ça ne nous empêche pas de vivre trop souvent à la force des poignets. Nous avons bien reçu le Saint Esprit, mais nous vivons, nous travaillons, nous agissons, nous décidons comme si nous ne l’avions pas reçu ! Moi, je crois que nous avons à nous aider les uns les autres parce que, seul, nous retombons vite, nous lâchons vite le St Esprit. Comment nous aider à ne pas lâcher le St Esprit ? Nous avons besoin de regards lucides et fraternels posés sur notre propre vie. C’est le regard de frères dans une équipe de révision de vie, c’est le regard d’un frère, d’une sÅ“ur dans un accompagnement spirituel. C’est parfois oser vivre la correction fraternelle en risquant une parole la plus fraternelle possible mais sans nous défiler. Que de silences coupables entre nous quand nous nous emmurons dans un silence toxique. Comme Thérèse, lâchons nos velléités d‘y arriver par nous-mêmes. Pas sans Dieu, pas sans le Saint Esprit, ça c’est prioritaire. Pas sans nous, pas sans une démarche personnelle, sinon rien ne se passe. Pas sans les autres, c’est la communauté, d’où l’importance des deux ou trois qui se réunissent pour demander quelque chose. Cherchons à comprendre l’action de Dieu dans la vie relationnelle. Pensons au chiffre 3 dans nos relations. Le chiffre 3 est une clef pour dénouer les conflits et amener à une juste relation. Dans la relation à l’autre, un « je » parle à un « tu ». Pour reprendre l’expression de Levinas, entre les deux sujets de la relation, il y a un « il ». Quel est cet « il », cet autre ? Toute la question est là. Le « il » est un espace. Qui j’invite dans cet espace ? La colère, le ressentiment, la haine, la dépendance, l’emprise. C’est alors que j’entre dans le drame. Christ nous invite à une triangulation saine.  « Si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » Le premier « il », c’est Dieu lui-même. D’autres médiations sont possibles : le frère concerné quand je prends conscience que l’autre existe dans son mystère. Le « je » vers un « tu » a besoin du tiers, le tiers, c’est le mystère infiniment respectueux de l’autre que je ne peux réduire à ce qui m’est utile. L’autre médiation, c’est une ou deux personnes, puis la communauté si nécessaire.

Isabelle, après l’assassinat de sa propre fille, s’est réfugié dans l’Église qu’elle avait abandonné. Elle est venue voir le prêtre que je suis, curé d’une paroisse à Paris que j’étais. Elle est venue dans une profonde détresse. Quand Isabelle m’a raconté l’assassinat de sa fille, une onde de choc était venue me traverser, me percuter violemment.  Elle m’alors tendu un texte: « Chloé, ma fille est morte assassinée. Horreur, frayeur, sidération…aucun mot ne sera assez puissant ni assez juste pour décrire le choc que ce fut. Et pourtant, au-delà du gouffre de souffrance et d’angoisse qui s’ouvrait à moi, j’ai découvert, sur le chemin de conversion empruntée, des peurs d’un tout autre ordre, de ces peurs qui vous envahissent quand l’inconnu se présente fortuitement à vous. Dans un premier temps certes, j’ai accusé Dieu le Père d’être le premier responsable de la disparition de ma fille. En perdant Chloé, j’avais déjà perdu plus que ma vie, Il me fallait perdre plus encore pour l’offrir au Vivant, à Dieu lui-même, c’est-à-dire me dépouiller de tous mes vêtements de mère. Vers quel précipice, J’allais? Dans quel abîme, plus profond encore, allais-je sombrer? Et c’est toute tremblante que je suis venue la déposer au pied de la crèche, en ce premier Noël qui a suivi sa disparition… Dieu n’a pas ouvert un gouffre sous mes pieds, bien au contraire, il m’a ouvert tout grand son cÅ“ur…en un indicible cÅ“ur à cÅ“ur ».

La violence injuste qui s’abat sur Isabelle l’a dépossédée de plus qu’elle-même. Comment continuer à vivre si ce n’est que par un choix radical ?

Ce qu’a fait Isabelle: tout mettre à la lumière pour que tout devienne lumière, en particulier la souffrance de ne plus être mère en acte, de n’être mère que dans une chair blessée.  Tout ce qui est reconnu, nommé, offert à la lumière ouvre à plus que soi. Pour cela, elle s’est fait accompagner: un moine de Saint Benoit sur Loire et moi-même. Je peux témoigner qu’elle a pu être confrontée à l’assassin de sa fille sans haine: petit miracle de la vie intérieure.  C’est une véritable transfiguration, véritable alchimie qui transforme le plomb de nos lourdes souffrances en or.  Qu’il est grand ce mystère.