Pour Jaïre comme pour la femme hémorroïsse, Jésus est l’homme de Dieu. Par lui, Dieu agit. L’homme de Dieu certes mais qui est Dieu pour eux ?

Jaïre est chef de la synagogue : il est certainement très érudit et très pieux. Il perçoit en Jésus le thaumaturge par lequel la bénédiction de Dieu passe pour donner la vie à sa fille mourante, âgée de douze ans. Comme dans les psaumes, au creux de la mort qui semble inévitable, Jaïre crie vers le Dieu de la vie.

Nous ne savons pas grande chose de la foi de la femme hémorroïsse. Son sang symbole même de la vie s’écoule du lieu même de son corps, fait pour donner la vie, comme si la mort l’emportait. Quelques allusions dans le texte la montre désespérée et craintive. Elle a touché le manteau de Jésus comme une voleuse, persuadée qu’elle entre dans le domaine sacré sans y être invitée, comme par intrusion.

La fillette de douze ans et cette femme malade, qu’ont-elles en commun? Pourquoi les évangélistes ont intimement imbriqué ces deux histoires. Douze ans, c’est l’âge de la fille de Jaïre, douze ans, c’est le temps aussi de la maladie de la femme hémorroïsse. Ce rapprochement n’a rien de fortuit. L’évangéliste insiste par cette indication sur le lien entre les deux récits ? Ne serait-ce pas que les deux récits s’éclairent l’un l’autre ?

Douze ce chiffre indique la complétude, l’aboutissement d’un chemin. La femme hémorroïsse est une femme ayant passé douze ans par le désert de la stérilité. Elle est, d’une façon particulièrement vitale, en attente, en demande d’une réponse. Que demande-t-elle ? La vie bien sûr, la vie qu’on reçoit de l’autre, la vie qu’on donne par l’autre. A qui la demande-t-elle cette vie qui semble lui échapper comme le sang qui ne cesse de couler d’elle-même ? Le sait-elle vraiment ?

Quand on est allé jusqu’au bout de sa souffrance, quand on a tout essayé, il reste un sursaut pour ne pas sombrer. Peut-être le sacré, le divin ? Dieu aurait-il pitié ? Ayant épuisé toutes les ressources humaines, elle entre avec crainte et tremblement dans le domaine du divin qui peut-être la sauvera de la mort. Aborder la dimension du sacré, c’est entrer en terre inconnue, c’est affronter la peur de Dieu. Dans les psaumes, Dieu est parfois terrible mais il se repent de sa colère. Dans le pentateuque, on ne peut voir Dieu sans mourir mais Moïse pourra le voir de dos, c’est à dire quand il sera passé.

C’est exactement ce que fera la femme hémorroïsse. A travers sa perception terrible de Dieu, elle va poser un acte de foi tout empreint de crainte, d’une conception un peu magique de la façon dont Dieu agit. Avec crainte et tremblement, elle touche sans être vu la frange du manteau de Jésus. Le toucher est le premier des sens dans notre développement. Seul sens absolument réciproque. Ce qui n’est pas le cas pour les autres sens.  Par exemple, on peut entendre sans être entendu mais en aucun cas, on ne peut toucher sans être touché.

Jésus prend conscience qu’une force est sortie de lui, il va chercher à entrer en relation avec la personne, qui l’a touché. La femme hémorroïsse n’a pas touché le Christ lui-même mais son manteau, et même seulement une frange de son manteau. Juste après sa guérison, la femme guérie croisera le regard de Jésus. Dans son dialogue avec lui, elle va reconnaître la présence aimante de Dieu qui ne cesse de vouloir donner la vie. Du toucher au relationnel, c’est le chemin que Jésus va faire faire à cette femme, de la terre au Ciel, de l’idée de Dieu à la rencontre avec le divin dans une telle proximité que l’on peut croiser son regard d’amour.

Dans la petite enfance comme dans le grand âge, on a un besoin vital de contact, condition de la relation pour le tout-petit. La relation, c’est la vie, la relation avec le Vivant, c’est exorciser petit à petit la peur de la mort. Jésus est prince de la vie car il est relation, il est en relation permanente avec le Père et l’Esprit, c’est la force de vie de la Trinité qui est en lui. Croire en lui nous permet de croire dans une relation qui transcende la mort, un amour plus fort que la mort.  « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? » annonce-t-on à Jaïre. Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. »

La gestuel qui accompagne la résurrection de la fille de Jaïre est une gestuel de résurrection. « ll saisit la main de l’enfant ». Dans l’icône de la Résurrection, on voit le Christ ressuscité qui prend les poignets d’Adam et Ève pour les emmener dans le mouvement même de la Résurrection. Ce geste de douce saisie du Christ dit beaucoup de l’amour délicat et respectueux de Dieu qui arrache à la mort ceux qui se laissent saisir par Lui.  La parole qui accompagne ce geste est le vocabulaire même de la Résurrection. Il lui dit: « Talitha koum », ce qui signifie : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi! » Être debout, c’est le symbole de l’homme vivant. Être vivant même dans la mort ne peut se comprendre que dans la foi.

N’est-ce pas le fondement de notre foi ? « S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité.  Et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine. » affirme Saint Paul.

Laurent, le fils d’un ami d’enfance, après une crise d’asthme est tombé dans le coma. Traversant la France pour cela, Je l’ai baptisé, confirmé dans le service de réanimation du CHU de Caen. Confronté à l’éminence de la mort de l’être le plus cher qui soit, il arrive souvent que l’on s’aventure dans le domaine du sacré, du divin.  Michel a fait cette démarche en espérant un miracle. Réaction de survie dans le cœur d’un père blessé qui pense que Dieu, s’il existe, peut quelque chose.

Peu après j’ai dû refaire le trajet pour célébrer les obsèques de Laurent. C’était en l’an 2000. Que dire de cette tragédie ? Comment oser une parole devant une telle détresse des proches. Deux récits nous ont aidés pour initier un chemin d’espérance. Le premier, je suis allé le chercher dans le livre de la sagesse. C’est le texte de ce jour. « Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. Il les a tous créés pour qu’ils subsistent ; ce qui naît dans le monde est porteur de vie : on n’y trouve pas de poison qui fasse mourir. La puissance de la Mort ne règne pas sur la terre, car la justice est immortelle. C’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde ». Les enfants de la classe de Laurent avaient étudié le « Petit Prince » de Saint Exupéry. C’est le texte d’adieu du petit prince juste avant d’être mordu par le serpent que nous avons choisi. Dieu n’a pas fait la mort alors pourquoi la mort du petit prince ? « Pour aller ailleurs » est la réponse de Saint Exupéry. Oui mais quel est cet ailleurs ?

Michel m’avait dit je donnerai ma vie pour que mon enfant vive. Combien plus le Seigneur. Le « ailleurs » c’est l’amour de Dieu qui a donné en Christ sa vie pour nous. Dieu n’a pas fait la mort et il nous aime. Laurent n’a pas été sauvé de la mort physique. Son père Michel est mort, il y a deux ans. A la célébration de ses obsèques, voilà comment j’ai conclu mon homélie. « Pour moi, le miracle, c’est maintenant. Cela n’a pas été à la mort de Laurent. Le miracle, c’est Michel qui retrouve Laurent. C’est le miracle des retrouvailles, particulièrement, de ceux qui se sont aimés et qui se retrouvent au-delà de la mort physique. »

Un relationnel qui s’est construit dans l’amour a valeur d’Éternité. Nous sommes invités à aller jusqu’au bout de notre capacité relationnelle, à entrer dans un relationnel glorieux. Ce monde est un petit laboratoire de l’amour. Sur cette terre, nos petites possibilités relationnelles, c’est-à-dire notre pauvre amour sera transfiguré dans la lumière.  « Ne crains pas, crois seulement », avait dit Jésus à Jaïre. Ce que nous recevons dans l’Eucharistie , ce sont des semences d’Éternité : l’Éternité au cœur du temps, au cœur de nos vies telles qu’elles sont, avec leur ombre et leur lumière. La foi est donc moteur pour que notre ombre mise à la lumière devienne lumière.