Le soir est tombé lorsque Jésus leur demande de passer sur l’autre rive. Naviguer dans l’obscurité, c’est imprudent. Et la nature en rajoute : une tempête se lève pendant que la barque essaie, tant bien que mal, d’atteindre la rive opposée du lac de Tibériade. Et, malgré la proximité d’autres barques, celle dans laquelle se trouvent les disciples est en danger.

Le contraste est grand entre Jésus qui dort paisiblement à l’arrière de l’embarcation, sur un coussin, précise même l’évangéliste, et les disciples qui paniquent, s’estimant même perdus. Réveillé, Jésus intervient : il menace la mer et le vent, comme, précédemment, il avait menacé des démons. Le calme qui en résulte est tout à fait inattendu, car, dans la tradition juive, Dieu seul est maître de la mer et des flots. D’où la question des disciples : « Qui donc est-il ? » Jésus aurait-il donc les mêmes pouvoirs que Dieu ?

Dans le Discours en paraboles, la semence figurait la Parole de Dieu. Dans la scène de la Tempête apaisée, la barque figure l’Église, et les disciples sont les chrétiens. La barque est en danger. Marc rédige son évangile à Rome, peu après la persécution de Néron. Mais le danger est permanent. L’Église subit les assauts de ses dérèglements internes. Elle est aussi assaillie de l’extérieur par des gens qui ne supportent pas le message d’amour dont l’Evangile est porteur.

Jésus en imposant le silence à la tempête va révéler sa nature divine. Il est le transcendant. C’est pourquoi, on peut dire que ce récit est à la fois historique et apocalyptique. Historique car les apôtres racontent ce qu’ils ont vécu. Mais pourquoi dire qu’il est apocalyptique ? L’apocalypse, un mot qui fait peur. Pourtant, c’est comme l’étymologie de ce mot l’indique, un dévoilement, une révélation, un cadeau de Dieu. L’apocalypse décrit l’histoire du point de vue de l’Éternité de Dieu, de son dessein d’amour bienveillant pour l’humanité.

Pour Marc il s’agit surtout de l’Apocalypse de l’Église. Ce qui caractérise son récit, c’est que l’Église y est très présente dans une vision apocalyptique de ce qu’elle est profondément.« Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. » Donc, vision apocalyptique de la barque de l’Église qui navigue à travers les eaux de l’océan qu’est le monde. Les vagues qui se soulèvent contre cette barque sont les persécutions que subit l’Église, et ces vagues sont provoquées par un vent qui leur est hostile, qui leur est contraire.  La barque de Pierre, l’Église, subit de tous temps des vents contraires. Faisons mémoire de son histoire : c’est vrai, dès les temps des persécutions romaines. Et puis l’empire à peine converti, voici les invasions barbares ! Puis le Grand Schisme, la Réforme, la Révolution française, la Révolution bolchévique, les guerres mondiales, l’indifférence et le déni de Dieu dans notre monde occidental…

Les apôtres sont paniqués. Ils réveillent Jésus qui dort dans la barque : « Les disciples le réveillent et lui disent: « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Il se peut que Jésus dans le récit semble dormir. Comment dormir dans une telle tempête ? Il s’agit bien là aussi d’un élément apocalyptique dans un récit historique. Un message est donné. N’ayez pas peur s’il vous semble que je dors, je suis avec vous dans la barque de l’Église jusqu’en la fin des temps. « Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme. »

Le vent dont il est question ici, ce n’est pas simplement du vent, nous sommes de nouveau dans l’apocalypse. Le terme de vent se dit en hébreu comme en araméen, par le même mot qui est utilisé pour dire “esprit”, « souffle ». Voyez l’image apocalyptique. L’esprit du mal s’acharne contre la barque des apôtres et prophétiquement, Satan soulève les vagues du monde contre l’Église, à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce que Marc veut nous montrer, c’est qu’il n’y a pas seulement une manifestation divine, une épiphanie divine du Christ Sauveur, mais il y a aussi une manifestation de Satan, une apocalypse de Satan, Satan qui, apocalyptiquement, en soulevant les forces humaines contre l’Église, veut se révéler lui aussi, et veut, en faisant peur de cette manière-là, détourner de la foi. Et bien les disciples y ont cédé.

« Hommes de peu de foi ! » Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »  Le Jésus faible, fatigué et dormant sur le coussin et le Jésus fort qui calme la tempête sont la même personne, l’unique Jésus, vrai Dieu est vrai homme. Notre méditation peut nous conduire à nous arrêter plus à l’un ou l’autre aspect, mais notre foi nous fait tenir les deux, dans l’unique personne de Jésus, verbe incarné. Et c’est de cette foi dont Jésus veut nous parler dans cet Évangile de façon à nous en donner le véritable sens. Cette foi qui est capable de faire le saut entre le Jésus de l’histoire et le Christ Sauveur.

Le plus souvent on oppose à la foi le scepticisme, le doute voire la présomption de la raison. Sans rien exclure de tout cela, Jésus, lui, oppose à la foi quelque chose de plus inattendu : la lâcheté, la peur, le manque de courage. Et cela peut s’entendre de deux manières complémentaires. D’une part, parce que la foi devrait donner du courage, et d’autre part parce que la foi demande du courage. La foi en tant qu’elle est un acte de confiance, et non une simple adhésion intellectuelle, renforce notre courage. Face aux difficultés, la foi comme alliance de l’homme et de Dieu, c’est l’ouverture à une présence qui marche à nos côtés. Cependant, si la foi peut donner du courage, il n’est pas moins vrai qu’elle en réclame. La confiance, par définition, va au-delà des évidences, des preuves. Il peut même arriver qu’elle demande de faire des choix là où l’argumentaire rationnel est insuffisant. Elle demande le plus souvent de risquer sa vie sur la parole, sur l’invitation du Seigneur. La foi, que les compagnons de Jésus n’ont pas encore, demande de poser des actes. Elle aide, mais elle commence aussi par coûter. Le courage du saut de la foi pour risquer sa vie, personne ne pourra nous en dispenser dans notre cheminement spirituel. La barque, ne serait-ce pas aussi mon cœur, assailli par de multiples et diverses peurs. Jésus dans la barque, c’est la foi dans mon cœur. Parfois je pense que Dieu dort et ne s’occupe pas de moi. Si je me souviens de ma foi, mon cœur cessera de s’agiter, mais si j’oublie ma foi, le Christ dort et je risque le naufrage.

Dieu entend le gémissement intérieur de notre âme et il exauce nos prières dans le « grand cri » de son Fils sur la Croix où il expire en livrant l’esprit (cf. Mc 15, 37 ; Jn 19, 30b) : « Toutes les détresses de l’humanité de tous les temps, esclave du péché et de la mort, toutes les demandes et les intercessions de l’histoire du salut sont recueillies dans ce Cri du Verbe incarné. Voici que le Père les accueille et, au-delà de toute espérance, les exauce en ressuscitant son Fils. » (CEC 2606).