En Osée, Dieu ose parler à l’homme en mettant en mots toute ses sentiments d’amour et d’affection pour lui. Il parle et réveille notre humanité profonde dans notre besoin d’amour inconditionnel, immérité, infini, inaliénable : « J’ai aimé Israël dès son enfance. C’est moi qui lui apprenais à marcher, en le soutenant de mes bras (…). Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue. »

L’homme, lui, apparaît au contraire complètement froid, insensible, incapable de se laisser émouvoir par la tendresse de cette affection divine : « Il n’a pas compris que je venais à son secours. Je me penchais vers lui pour le faire manger. Mais ils ont refusé de revenir à moi. » Le prophète nous place devant ce paradoxe d’un Dieu plein d’humanité qui se refuse à châtier comme l’aurait fait un homme – Je n’agirai pas selon l’ardeur de ma colère, je ne détruirai plus Israël, car moi, je suis Dieu, et non pas homme –, et qui se refuse de châtier cet homme qui se prend pour Dieu, à tel point que c’est Dieu qui cède : « Mon cœur se retourne contre moi ; en même temps, mes entrailles frémissent. » Et ce retournement, cette conversion de Dieu devant l’homme qui ne se convertit pas, ira jusqu’à l’incarnation afin de rendre à l’homme cette humanité, cette sensibilité perdue !

Or il ne suffira pas qu’il se fasse homme, il devra visiter notre humanité blessée par le mal. C’est notre mal et notre malheur qu’il porte sur la croix. « Le malheur a contraint le Christ à supplier d’être épargné, à chercher des consolations auprès des hommes, à se croire abandonné de son Père. Dieu n’intervient pas. Il laisse le mépris s’abattre sur le malheureux… On ne peut accepter l’existence du malheur qu’en le regardant comme une distance. Dieu a créé par amour, pour l’amour. Dieu n’a pas créé autre chose que l’amour même et les moyens de l’amour. »[1] « Christ est allé lui-même, parce que nul autre ne pouvait le faire, à la distance infinie. Cette distance infinie entre Dieu et Dieu, déchirement suprême, douleur dont aucune autre n’approche, merveille de l’amour, c’est la crucifixion. Rien ne peut être plus loin de Dieu que ce qui a été fait malédiction ».[2]

Distance infinie et amour infini, extrême altérité et folie d’Amour divin: des mots qui s’entrechoquent! « Qu’y a-t-il de plus éloigné de Dieu que le malheur et d’une certaine manière les malheureux ? Mais qu’y a-t-il de plus proche de Dieu que ces mêmes malheureux ?…»[3] C’est la Passion qui opère ce bouleversement en Dieu dans l’écartèlement de la chair du Christ exposé sur la croix. Christ assassiné et finalement transpercé, pour que l’humanité soit touché par l’Amour divin! Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé. C’est ce que notre solennité célèbre : le Cœur sacré, le cœur profané, le cœur humilié et saccagé de Dieu, déchiré et vidé qui nous dévoile enfin l’incompréhensible, l’incompressible, l’incessante affection que Dieu porte pour chacune de nos existences. Le dire a toujours quelque chose d’inconvenant, faut-il donc se taire ? Celui qui a regardé vers le transpercé de la croix perçoit et comprend l’Amour de Dieu. Comment l’exprimer avec nos pauvres mots ?

Cette bonté entraperçue est aussitôt un envahissement et, en même temps, elle semble s’évanouir au moindre frémissement de notre méfiance. Pourtant cette réalité remplit l’univers.  Saint Paul dans sa lettre aux Éphésiens ne parle pas d’autre chose. Bien qu’il ne mentionne pas le Cœur du Christ mais plutôt le Christ en nos cœurs un mystère caché, un projet éternel, une ruse divine, par laquelle il pénètre en nous par la foi. Paul parle d’homme intérieur capable d’accueillir l’Amour fou du Christ. C’est cette expérience qui est révélée par le prophète Osée dans le dévoilement de la croix. Découvrir cet amour pour nous provoque notre amour pour lui, et voir le cœur ouvert du Christ introduit le Christ dans notre cœur.

C’est ce qu’avait annoncé le prophète Zacharie : « Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication. Ils regarderont vers moi. Celui qu’ils ont transpercé, ils feront une lamentation sur lui, comme on se lamente sur un fils unique ; ils pleureront sur lui amèrement, comme on pleure sur un premier-né. » Cette expérience de la puissance de Dieu qui se loge dans la fragilité de l’homme est à nommer et à protéger. C’est le sens de la prière qui nous fait entrer dans l’intimité de Dieu. Cette expérience est essentielle pour fortifier l’homme intérieur, pour nous enraciner dans l’amour et nous y établir. On comprend bien : l’émotion, le sentiment, l’amour quoi de plus volatile ?

Mais quand il s’agit de Dieu, ou plutôt quand il s’agit de cette expérience humaine vécue dans le Christ, alors ce qui semble être si fragile prend soudain une consistance et une plénitude unique. Tout acte d’intimité avec le Christ, est infiniment précieux aux yeux de Dieu, car la plus petite parcelle de vie, découverte, choisie et vécue au cœur de notre fragilité, participe de la victoire de Dieu sur toutes les puissances de mort, dans l’histoire et dans l’éternité, en l’humanité même de Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Qu’il est grand ce mystère !  Ne quittons pas la source seule capable de nous faire grandir humainement et spirituellement. Que cette eucharistie nous donne réconfort, solidité car le Christ habite en nos cœurs par la foi ; restons enracinés dans l’amour, établis dans l’amour. « Ainsi nous serons capables de comprendre avec tous les fidèles quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur de son amour . Nous connaîtrons ce qui dépasse toute connaissance : l’amour du Christ. Alors nous serons comblés jusqu’à entrer dans toute la plénitude de Dieu. » (Éphésiens 3:18)

[1] idem

[2] idem

[3] Simone Weil, pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, p 93, 1962, éditions Gallimard