Pour faire surgir en nous une liberté totale non entravée par notre égoïsme, le Christ nous a révélé la Trinité divine. La Trinité divine, c’est le grand joyau de l’Evangile, c’est la découverte la plus merveilleuse, grand secret d’amour. Comme Dieu est unique, nous sommes tentés de penser qu’Il est solitaire, qu’Il passe son Éternité -si l’on peut dire à se regarder lui-même, à se louer, à s’admirer et à exiger de ses créatures qu’elles le louent et I ‘admirent. Dieu devient, dans cette perspective, un cauchemar ; Il devient le Narcisse à l’échelle infinie ; Il devient un égoïsme qui s’idolâtre lui-même. Et voilà que la révélation de la Trinité dissipe à jamais ce cauchemar.

Apprenant que la Vie de Dieu, c’est une communion d’Amour, que Dieu n’a de prise sur son être qu’en le communiquant, que Dieu ne se regarde jamais, que son regard, c’est une Personne, c’est le Père qui regarde le Fils, et le Fils qui regarde le Père. Comme son Amour ne se replie jamais sur soi, c’est cette aspiration du Père et du Fils, plénier et total dont le sublime fruit est le saint Esprit, qui retourne à son tour tout son Être vers le Père et le Fils. En sorte que notre Dieu, le Dieu vivant et éternel est un Dieu qui se désapproprie de lui-même, un Dieu qui ne se possède pas, un Dieu qui ne se contemple pas. C’est là le sens même de la création: non pas des créatures assujettis à une loi qui enferme, mais il crée des fils, il crée des êtres libres qui, devant Dieu, ont Ia possibilité de dire oui ou non, qui, devant Dieu, peuvent disposer d’eux-mêmes .

C’est ce Dieu-là qui est notre Dieu, non pas un Dieu qui nous surplombe et qui nous domine et qui nous écrase et qui nous punit, mais un Dieu qui se donne, qui est Dieu parce qu’Il se donne éternellement, et dont le mystère créateur réside précisément dans ce don. C’est parce que l’Amour déborde en Dieu qu’Il suscite les créatures, qu’Il nous fait naître à l’existence pour nous communiquer ce qu’Il est; pour que nous devenions, comme Lui – dans la transparence à sa Lumière- que nous devenions, comme Lui, une pure respiration d’Amour.  « En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. » Jésus avait donné un rendez-vous à ces disciples, en Galilée sur la montagne : montagne et Galilée, tous deux symboles d’une attente de Dieu de nous rencontrer dans sa Transcendance ( la montagne, lieu de révélation divine) mais aussi dans une intimité symbolisée par la Galilée, prémices de l’envoi en mission. Le texte de l’évangile de ce jour nous dit cela. À partir de la Galilée, carrefour des nations, Dieu envoie en missions. « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. »

Ce rendez-vous en Galilée est donc une invitation à une rencontre plus intérieure mais aussi plus extérieure puisque c’est le lieu de l’envoi aux nations. Eloi Leclerc parle de La Galilée intérieure. En apparaissant aux disciples sur leur terre d’origine, Jésus ressuscité leur montrait qu’il ne reniait rien de ses attaches humaines, mais aussi qu’il nous précède toujours, avec la puissance de la Résurrection là où précisément se trouvent nos racines les plus intimes. C’est vrai que les différents récits de rencontre avec le Seigneur Ressuscité, nécessite de rejoindre la profondeur du cœur, c’est le cas pour Marie-Madeleine qui met du temps à comprendre que Christ est ressuscité, qu’il est vraiment ressuscité.

C’est vrai aussi pour Pierre au bord du lac de Tibériade dans ce fameux dialogue où Jésus Ressuscité lui pose trois fois la question « Pierre m’aimes-tu ?». C’est aussi le cas des disciples d’Emmaüs qui le reconnaissent à la fraction du pain après avoir été préparés tout au long de la route par son commentaire des Écritures.  Chacun de nous possède quelque part en lui la Galilée, sa Galilée à lui où le Seigneur le précède et l’attend … Reconnaître le Ressuscité suppose d’avoir rejoint notre Galilée intérieure. « Tout disciple doit savoir que le Seigneur ressuscité ne peut se révéler à lui qu’en réveillant ce qu’il porte en lui de plus profond, de plus vrai, de plus personnel.

Le Ressuscité se manifeste à nous, en nous ressuscitant avec Lui, en nous faisant éprouver dans notre être le dynamisme de sa résurrection, en s’affirmant comme la sève montante de notre vie » (Pâques en Galilée, Éloi Leclerc). Entrer dans le dynamisme de la Résurrection, c’est réveiller au plus profonde de notre être, ce qu’il y a de plus personnel, de plus vrai en nous. Cette puissance de vie ne vient pas essentiellement du dehors mais de l’intérieur, du plus profond de nous-même. Elle vient d’une Présence en nous qui nous précède et qui nous habite déjà. À la fraction du pain, au cœur de l’Eucharistie, s’ouvrent en nous des capacités d’accueil de l’amour divin qui nous précède et nous habite pour que nous devenions à notre tour, capable d’amour.