L’évangéliste Jean a cette particularité de vouloir nous rendre témoins de la prière de Jésus en faveur des « siens qui étaient dans le monde », prière adressée directement au Père en des mots clairement exprimés. Nous avons accès à la prière de Jésus à son Père. Plus que cela, nous sommes dans la prière de Jésus. Les synoptiques font la même démarche quand ils nous livrent le Notre Père nous invitant ainsi à entrer dans la prière de Jésus à son Père. Dans les synoptiques, on trouve deux prières explicites de Jésus à son Père : le Notre Père mais aussi le logion de la connaissance. La phrase introductive à cette prière est spécifique à Luc. « À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint ».

L’insistance de Luc sur l’exultation de Jésus quand il prie son Père, rejoint l’évangile de Jean sur le thème commun de la joie.  Le mot ‘Joie’ apparaît 335 fois dans la Bible! C’est le don de Dieu pour nous. Dieu ne veut pas que nous soyons livrés à la tristesse en nous donnant une joie inaltérable pouvant exister au creux de la souffrance. Quelle est donc la source de cette joie « imprenable » promise aux apôtres (v 22) ? Cette source est bien le mouvement trinitaire : le Père, le Fils et ses disciples sont unis dans l’amour. Comme le Père déverse son amour sur le Fils, le Fils déverse son amour sur ses disciples. Ceux-ci, à leur tour, doivent répandre le même amour sur leurs frères et sœurs partout dans le monde.

Le fruit de cet amour est la joie, la même joie que Jésus lui-même éprouve. Il existe une joie qui vient du cœur de Dieu et qui résiste à toutes les contradictions. « Donne nous Seigneur accès à cette joie qui vient de ton amour. » « Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils sinon le Père ». Saint Jean utilise très souvent le mot biblique connaître pour dire aimer. Un amour inaccessible ? Certes non !  « Personne ne connaît le Père sinon le Fils » La suite est éblouissante car Jésus rajoute « et à qui le Fils veut le révéler ». Nous sommes désireux d’entrer dans cette intimité qui nous est proposée. Notre cœur peut-il l’accueillir ? A qui Jésus propose cette intimité : « aux tout-petits ». A qui cet amour n’est pas accessible : « aux sages et aux savants ». Plus précisément, à ceux qui pensent savoir, qui pensent être sages. Pour reprendre une expression de Paul ceux qui vivent selon la chair. Vivre selon la chair, c’est vivre uniquement dans la fragilité de la chair.

C’est ne se recevoir que de soi, enfermé autour de son petit moi, non relié à la source qu’est l’amour de Dieu. C’est ne pas comprendre qu’être libre c’est travailler pour que son petit moi soit en Alliance avec l’amour qu’est Dieu. Découvrir sa dimension spirituelle est pour l’homme un vrai défi et souvent une vraie consolation surtout quand la souffrance, la précarité, un certain dénuement viennent en faire une question vitale. La prière de Jésus dans le texte de ce jour nous consacre mais nous ne retire pas du monde. Le monde qui ne reçoit pas de cette consécration, est contaminé par le refus du monde qui n’accueille pas le dessein de salut de Dieu. Ceux qui sont consacrés comme témoins de ce message de salut, ne s’extraient pas du monde, le monde du refus au Royaume, du oui à l’amour divin.: « Je ne te demande pas de les retirer du monde, dit Jésus à son Père, mais de les garder du Mauvais ; [..] sanctifie-les ». Au cœur de ce monde que Dieu aime mais qui est travaillé par les forces du refus, de la révolte et de l’athéis­me, le Père va donc nous garder et nous sanctifier, en réponse à la prière de Jésus. Il nous garde, non pas en nous rendant étrangers à notre monde, non pas en nous isolant comme dans une bulle où nous respirerions seulement l’air de l’entre-soi des croyants, mais en nous fortifiant intérieurement, par son Esprit, contre les mensonges de l’esprit du mal, contre les contagions de l’intelligence et du cœur, contre nos propres tristesses et nos découragements.

Le Pape François déclare que l’Esprit «ne supprime pas le mal avec une baguette magique»; au lieu de cela «il déverse en nous la vitalité de la vie, ce qui n’est pas l’absence de problèmes, mais surtout la certitude d’être aimés et toujours pardonnés par le Christ, qui pour nous a vaincu le péché, la mort et la peur.» La réalité du Christ ressuscité est que dorénavant, rien ni personne ne pourra jamais nous séparer de son amour. Dieu ne nous donne pas seulement la joie inaltérable qui peut coexister avec l’épreuve. Il nous livre une certaine solidité pour résister au monde non relié à la source, coupé de l’Alliance avec Dieu.  Au fond de nous-mêmes nous savons que nous sommes démunis face au monde du refus.

Aucune richesse humaine ne parvient à nous sécuriser pleinement. Seul l’Esprit Saint peut nous donner ce que Saint Paul appelle la parésia à savoir l’assurance qui vient de Dieu. Écoutons ! Écoutons ce qui naît en nous de l’Esprit. Et même si c’est fort peu, et même si c’est en fait tout mêlé de nous-mêmes, ayons pourtant assez de cœur pour travailler, tels que nous sommes, à la tâche unique. Après tout, Dieu seul agit qui veut pourtant que nous fassions ce que nous pouvons. Agissons et parlons, ayons l’humilité de risquer ce que nous avons reçu afin de continuer ce que le Christ commence : le pire serait d’enfouir en terre notre don. L’Eucharistie nourrit en nous cette solidité. C’est en desserrant les mains, c’est en les ouvrant pour donner, c’est en regardant vers l’autre, que nous adorerons Dieu en vérité. Au cours de cette Eucharistie, nous allons mettre nos mains dans les mains du Sauveur, en implorant l’Esprit de Vérité, en Le suppliant d’allumer en nous le feu de son Amour.