Quel est le poison repéré par les évangiles qui tuent la relation, l’amour, la vie dans le monde… depuis toujours ? Le nommer dans nos vies, c’est important mais comment lutter contre ce mal ? Ici Jésus donne l’antidote tant attendu à ce venin qui coule dans les veines de l’être humain depuis que l’homme est l’homme. Voilà sa réponse : « Demeurez dans mon amour », dit Jésus aux disciples. Entendons ; demeurez dans l’amour que j’ai pour vous. De ce court texte de l’évangile de Saint Jean , on trouve 11 fois le mot aimer ou amour ou ami. Aimer, notre cœur ne serait-il pas tout brûlant si nous comprenions et contemplions toute la plénitude de sens de ce mot ? Aimer Jésus, que cela veut-il dire ?

Partager l’intimité avec le Christ, c’est acquérir une meilleure écoute de Dieu, de soi et des autres. L’intimité avec Jésus nous ouvre le chemin vers notre propre intimité et ce jusque dans la plus grande profondeur de l’être. L’amitié entre Jésus, Fils de Dieu, et nous, fils et filles de Dieu, ne se mesure pas au baromètre du sentiment, mais à celui de la fidélité. Christ m’appelle ami mais je reste serviteur de l’amour qu’il me confie. « Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir »(Lc12 verset 37).

Une chose est sûre, le Seigneur se tient là, toujours prêt à venir partager l’intimité de celui qui consent à lui ouvrir sa porte : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Ap 3, 20). Mais quelles sont les consignes de Jésus, qui doivent dessiner ainsi l’horizon de notre liberté et nous permettre de demeurer dans son amour ? Jésus n’en a laissé qu’une : « Aimez-vous ». Et de fait, tout est là, car aimer, c’est faire vivre. Aimer, c’est vivre pour que l’autre vive, pour qu’il puisse se chercher, se trouver, se dire ; pour qu’il se sente le droit d’exister et le devoir de s’épanouir. Aimer, c’est faire exister l’autre, les autres, à perte de vue, à perte de vie, malgré nos limites et les handicaps de l’autre, malgré les frontières sociales et culturelles, malgré tous les tassements de l’existence, malgré les ombres de l’égoïsme ou de l’agressivité qui passent jusque dans les foyers les plus unis et les communautés les plus fraternelles. Jésus,  notre ami nous demande donc de nous aimer les uns les autres». « C’est moi qui vous ai choisis et institués », continue-t-il, exprimant qu’il nous confie une charge en nous assurant les moyens de l’accomplir. Institués pour « porter » car le sarment ne produit pas, il ne fait que « porter » un fruit qui demeure en semences de vie éternelle, de communion universelle. Nous aimer les uns les autres comme il nous aime, emplis de l’Esprit-saint qui coule dans nos sarments, voilà le commandement que Christ nous laisse ?

Nous entrons dans la théologie de la Nouvelle Alliance, celle qui annonce la transformation de l’être humain par une intervention divine dans le cœur de l’homme par la parole et par l’Esprit. Cette puissance divine agissant dans l’homme doit l’élever au-dessus de sa condition humaine pour le faire entrer pleinement en communion avec Dieu. Pour cela, il nous faut comprendre que Dieu n’est pas seulement une option parmi tant d’autres ; il est le fondement même de notre vie. Cheminer dans cette exigence, c’est consentir à l’amour qui transforme notre cœur. Le mot « aimer comme Dieu aime » peut dialoguer avec un autre mot, lui aussi très présent dans ce texte, c’est le mot demeurer que l’on retrouve trois fois dans ce court passage.

Qui demeure en qui ? Le Fils demeure dans le Père, les disciples demeurent dans le Christ. « Demeurer » veut donc dire partager l’intimité du Christ et ce faisant partager l’intimité du Père. Demeurer, c’est habiter en la tendresse du Père et croire de toutes nos forces qu’elle nous sauve, même si les nuits sont noires. Demeurer en la tendresse du Père, c’est, quelle que soit notre situation, demeurer ensemble dans la main de Dieu,  pour nous et pour ceux qui sont loin. Par notre amitié et notre engagement en leur faveur, ouvrons cette intimité à ceux qui s’en croient exclus. C’est notre devoir d’intercession. Intercéder certes mais aussi agir et espérer en cette demeure de l’amour divin. Agir en considérant que tout acte, toute parole, tout frémissement de libération comme appartenant au trésor spirituel du patrimoine humain est en sécurité dans les mains mêmes de Dieu. Tout acte de libération que nous pouvons initier, pour nous et pour les autres, même s’il ne va pas jusqu’au bout, est infiniment précieux aux yeux de Dieu, car la plus petite parcelle de vie, découverte, choisie et vécue parmi les plus grandes pulsions de mort, participe de la victoire de Dieu sur toutes les puissances de mort, dans l’histoire et dans l’éternité, en l’humanité même de Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Qu’il est grand ce mystère !