Qui n’aime pas se promener au milieu des hectares de vigne, et s’émerveiller du soin apporté par les ouvriers du domaine à chaque cep : ils désherbent, taillent, émondent de manière à produire de belles grappes. Voici que Jésus nous décrit le Père sous les traits de ce vigneron qui prend soin de sa vigne. « Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron.

Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, pour qu’il en porte davantage. » C’est d’une exigence radicale ! Vous avez intérêt à porter du fruit sinon vous êtes licenciés pour le dire d’une façon abrupte. Si vous portez du fruit, vous êtes émondés et ça fait mal d’être émondés.  Il faut reconnaître que la perspective, enfer et châtiments, est peu engageante. Cependant, elle est percutante comme si Jésus nous disait : ce que j’essaie de vous faire comprendre est d’une grande portée. Écoutez et ne tergiversez pas, c’est tellement vital.

Vital, c’est le mot car ce qui est en jeu, c’est le lien vital entre le disciple et Jésus. C’est ça être sarment, être disciple, c’est adhérer à Jésus dans la foi et l’amour, dans une attitude de conversion permanente, un amour qui soit signe pour le monde par sa qualité et son intensité. Jésus nous explique qu’il y a trois sortes de sarments. D’abord les sarments en fagots. Ce sont d’anciens sarments, tout secs et qui ne laissaient plus passer la sève. Le mieux à faire est de les brûler au plus vite. Ainsi en va‑t-il dans chacune de nos vies. Nous y trouvons toujours des moments, des attitudes, des choix, qui ont été stériles pour notre foi et desséchants pour notre cœur. De temps à autre nous en faisons un tas sous le regard de Dieu, et nous le brûlons allègrement au grand feu de sa miséricorde.

Tout n’est pas sec, heureusement, dans la vigne ; et l’on repère vite une autre sorte de rameaux : les sarments à faible rendement. Ils sont encore attachés à la vigne, mais ne profitent que trop peu de la sève. Ils poussent tout en bois, tout en feuilles, tout en vrilles, et souvent, de l’extérieur, ils ont belle apparence, mais le vigneron averti ne s’y trompe pas : plus la vigne est touffue, moins elle est féconde, et au bout du compte on n’y trouvera que quelques grappes chétives et surettes. C’est ce qui nous attend lorsque nous laissons dormir la sève de notre baptême, lorsque nous vivons trop uniquement pour le succès, pour le confort, pour un bonheur trop vite replié sur lui‑même. « Qu’est‑ce que je fais de la sève du Christ ? de la présence du Christ en moi ? »

C’est la question qu’il faut nous poser lucidement, spécialement lorsque nous nous tournons vers lui pour la prière, et lorsque nous venons le recevoir dans l’Eucharistie. Question qui se répercute, et qu’il faut répercuter, dans notre vie de famille ou de communauté : Que faisons‑nous de la sève du Christ ? – de la verdure inutile ? des vrilles qui s’accrochent un peu partout ? des grappes fluettes qui essaient de mûrir de façon anarchique, chacune dans son coin ? du bois qui, chaque automne, va rallonger la vigne sans l’enrichir ? La solution, explique Jésus, c’est la serpette du vigneron : “Tout sarment qui produit du fruit, mon Père l’émonde, afin qu’il en produise davantage encore’’. Davantage : voilà le maître‑mot ! Si nous sommes prêts à vivre davantage, à servir davantage, à aimer davantage, nous nous offrirons de nous‑mêmes au travail de Dieu vigneron, pour qu’il purifie notre vie en dirigeant la sève là où il veut. Comment est faite la serpette de Dieu ?

Elle est coupante, tranchante, nette : c’est la parole de Jésus : « Déjà, dit Jésus aux disciples, vous êtes émondés, le Père vous a déjà émondés par la parole que je vous ai dite » La troisième sorte de sarments, ce sont les sarments où la sève circule librement et porte des fruits sans entraves. On peut rapprocher l’image biblique de la vigne avec celle de l’arbre. L’image de l’arbre peut parler à tout homme. Elle nous dit d’une manière simple et évidente que l’homme pour s’élever doit aussi descendre dans la profondeur de son être et que l’essentiel demeure caché. Elle nous rappelle le primat de l’être sur le faire : l’agir suit l’être. Elle nous rappelle que ce qui est vital nous est donné, que l’homme n’est pas une monade fermée sur elle-même, mais qu’à la racine de son être il y a une ouverture et que sans cette ouverture il se dessèche… Elle appelle à l’humilité de la réceptivité. Elle invite à suivre un chemin d’intériorité dans la reconnaissance de notre dépendance à Dieu. Elle nous prépare à accueillir l’image de la vigne et des sarments. C’est dans le Christ que sont nos racines. C’est en lui que nous devons être enracinés. Dieu veut toucher notre cœur. Pour cela, il passe par notre intériorité. Mais quelle intériorité ? L’intériorité organique où se vit la croissance du corps? L’intériorité psychologique où se jouent les sentiments? L’intériorité intellectuelle où l’on fait l’expérience de la vérité? L’intériorité de la personne où se prennent les décisions morales? Oui certes mais pas directement.

Là où Dieu touche le disciple, là où il transforme son cœur, c’est dans une intériorité plus profonde, plus secrète. Celle d’où peut surgir une nouvelle vitalité. C’est la source d’eau vive jaillissant en vie éternelle promis à la Samaritaine. Oui, Il existe un domaine très profond : le domaine spirituel où le Christ vit dans le croyant. Ce domaine n’est pas là de lui-même comme une région appartenant à la nature de l’homme mais le Christ la crée dans le mystère de la nouvelle naissance : c’est dans cette intériorité que se vivent la foi, l’espérance et l’amour. Si cette intériorité n’est pas nourrie dans un lien vital entre le croyant et Jésus, elle se dessèche. D’où la nécessité de se laisser purifier en allant sans cesse à la source. La pureté, ici, est donnée par le Christ. Comme cette eau de la source est pure, alors nous, qui y avons accès, nous pouvons goûter à cette pureté. On pourrait dire, même si cette affirmation, un peu trop carrée, mériterait d’être nuancée, mais elle est bien pratique quand même, que, sur le chemin de Damas, Paul va passer de la religion à la foi. C’est vrai que la foi chimiquement pure n’existe pas, mais je pense que vous voyez quand même ce que je veux dire. Paul était adepte d’une religion qu’il a défendue de toutes ses forces avec un zèle admirable et il va devenir croyant, lié au Christ. Il ne défendra plus une vérité, des idées, il va s’attacher à une personne : Christ.

C’est ce passage que nous avons sans cesse à faire et à refaire. Il est bon de repérer que la voix l’appelle par son nom. C’est d’ailleurs la caractéristique des récits de vocation. Avec beaucoup d’autres, je suis persuadé que : « croire ce n’est pas croire que Dieu existe, mais croire que moi, j’existe pour Dieu ! » La voix l’appelle par son nom, Paul existe pour le Christ. Paul priait comme tous les juifs, de manière très rituelle, mais, là, sur le chemin de Damas, il va découvrir sûrement une dimension nouvelle, une profondeur nouvelle de la prière, dans cette relation si personnelle. J’aime bien le sketch de la compagnie sketch-up sur le Notre Père : on voit quelqu’un qui commence à dire le Notre Père et dès qu’il prononce ces paroles, Dieu répond en lui disant : tu m’as appelé et l’autre répond : non, je faisais juste ma prière ! Vous connaissez aussi cette boutade concernant ces chanoines qui disent l’office à la cathédrale quand survient un très violent orage, ils prennent peur et l’un d’entre eux dit : arrêtons l’office et mettons-nous à prier ! La prière n’est pas un ensemble de formules à répéter.

La religion peut devenir un ensemble de préceptes à respecter, mais le passage à la foi invite à vivre tout cela bien autrement. Eh bien, là, sur le chemin de Damas, il n’est plus question d’une religion faite d’un ensemble d’idées qu’il faudrait défendre, Paul va rencontrer quelqu’un et quelqu’un qui le connaît déjà personnellement. Le « demeurer » si utilisé par Jean dans son évangile vise cette rencontre. Le mot « demeurer » est repris huit fois en huit versets ! « Demeurez-en moi, comme moi en vous » (v4). « Demeurer en moi » …. Nous y tendons, sans doute, de toutes nos forces, chacun selon son charisme.  Le verbe  « Demeurez » est en résonnance avec l’expression « Portez du fruit », le premier étant présenté comme la condition du second. « Demeurez en moi comme moi en vous », telle est la condition mise par Jésus pour porter du fruit.

Un activisme débridé peut conduire au dessèchement, si l’on ne se sent pas uni à Dieu par la prière. Demeurer en Christ, c’est être toujours capable d’écouter sa Parole. Chez Saint Jean, le mot demeurer a ce sens d’ouverture confiante à Dieu et aux autres. Demeurer, c’est se mouvoir vers la profondeur de son être pour aimer en vérité. Demeurer, c’est comprendre que nous sommes infiniment plus que nous ne paraissons être. La vie souvent se charge d’une certaine forme d’émondage. D’où la nécessité de « demeurer » en Dieu. Dieu m’apprend alors à faire de mes épreuves un chemin de croissance, un chemin de purification, de simplicité et osons le dire de sainteté.