L’image du bon pasteur est devenue une image classique pour qualifier le Christ. Il n’est pas n’importe quel berger. Il est le bon berger, il n’est pas le voleur. On peut lui faire confiance puisqu’il défend ses brebis jusqu’au risque de sa vie.  Dans les premiers temps du christianisme, on s’est emparé de cette image si rassurante du Bon Pasteur. Beaucoup de représentations du Christ sont celles du Bon Pasteur. Particulièrement dans les catacombes. La croix ne s’est pas imposée tout de suite. C’est dire notre profond désir d’être mis en sécurité sur des prés d’herbe fraîche, de traverser les ravins de la mort sans aucune crainte ? Parfois nous avons à les vivre dans notre propre chair : trahisons, emprises, abus par tous les mercenaires possibles et imaginables. Allons-nous attendre d’être en l’autre monde pour être consolés.

Certes non ! Et c’est le sens de la Bonne Nouvelle. L’Esprit qui nous est donné nous donne la force de lutter contre toutes forces de mort, d’être nous-même consolation pour ceux qui souffrent, d’être légitimement en colère contre toute injustice. Plus que cela, l’action de Dieu dès ici- bas, non seulement nous donne de lutter contre les injustices du monde mais d’être consolés, mis en sécurité sous le regard bienveillant de Celui qui connaît notre nom. Il est Celui qui à chaque épreuve nous porte, nous fortifie pour que nous puissions traverser les ravins de la mort, sans crainte.

Il n’est pas seulement le bon Berger de quelqu’uns uns. Il n’est pas seulement mon Jésus à moi ou celui de mon clan ? « J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. » Jésus est le berger universel. Certes, il repart tous les matins avec les brebis de l’enclos, mais il regarde sans cesse plus loin, vers d’autres brebis qui déjà lui appartiennent et qu’il veut, elles aussi, conduire à la vie. Impossible, par conséquent, de réserver l’amour du pasteur aux seules brebis de l’enclos.

On n’est digne de lui que si avec lui on regarde au loin, que si l’on fait place, en route et dans l’enclos, aux brebis inconnues dont il a dit le nom et qui sont accourues en écoutant sa voix. Si l’on suit ce berger, il faut sans cesse accueillir, sans cesse apprendre d’autres noms, chemin faisant. En nous donnant sa vie sur la croix ou dans cette humble hostie que nous allons partager tout à l’heure, Jésus nous apprend à vivre avec nos frères. Comment allons-nous répondre à cet amour infini de Jésus ? Est-ce que nous sommes prêts à donner notre vie pour ceux avec qui nous vivons, pour ceux qui nous sont confiés, mais aussi et surtout peut-être pour l’étranger qui n’est pas de notre troupeau et que Dieu met sur notre route ? Pour cet homme d’une autre religion qui semble me menacer ? Est-ce que mon voisin le plus proche, comme le plus lointain, compte pour moi ?

Chacune et chacun d’entre nous, nous sommes appelés à suivre l’exemple du Christ, à être le Bon Pasteur à l’endroit où nous vivons. Nous avons tous à prendre soins des brebis de notre troupeau, de son troupeau.  « Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. » La mort du Fils Bien Aimé aussi héroïque soit-elle, ne met pas en danger le troupeau ? La mission du Christ donnée par son Père est de donner sa vie pour ses brebis. Christ n’est pas seulement le Bon Pasteur, il est aussi le serviteur souffrant d’Is 53.

On le maltraite et lui se soumet et n’ouvre pas la bouche, semblable à l’agneau qu’on mène à la tuerie. Isaïe conclut ce quatrième chant du serviteur par cette phrase : « Le juste mon serviteur justifiera beaucoup d’hommes. » Le dessein de Dieu, c’est de libérer l’humanité à travers le sang du serviteur souffrant. Talia en Araméen signifie agneau. Dans les langues sémitiques, chaque mot a souvent plusieurs sens. Talia veut dire aussi serviteur. L’agneau qui enlève les péchés du monde et le serviteur souffrant d’Isaïe 53, c’est la même réalité. C’est Jésus le Christ. L’image de l’agneau est aussi une notion fondamentale dans la bible. De la Genèse à l’Apocalypse, en passant par l’Exode et les prophètes, ce mot est comme un fil rouge dans l’Écriture. L’agneau, cela fait penser d’abord à l’agneau pascal : le rite de la Pâque chaque année, rappelait au peuple que Dieu l’avait libéré.

La nuit de la libération d’Égypte, Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel, mais il avait insisté « désormais, chaque année, ce rite vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l’agneau signe votre libération ». Nous avons médité autour de la Croix pendant la semaine sainte. C’est le signe que nous avons accueilli la grâce de comprendre que le Bon Berger est aussi l’agneau immolé. C’est vraiment une grâce de L’Esprit. Le Pasteur est aussi l’Agneau. Il nous convient de visiter ce double symbole pour nous conduire vers les sources d’eau vive où Dieu essuiera toutes les larmes de nos yeux : consolation dans l’espérance mais aussi consolation dans la souffrance du monde telle que nous pouvons la vivre douloureusement actuellement. Persécutions, guerres, violence, humiliations n’ont jamais cessées dans l’histoire.

L’information non-stop dont nous sommes abreuvés ne nous en épargne aucune. A notre rythme, chacun d’entre nous, nous avons à faire un travail qui, à chaque instant de notre vie est à remettre sur le métier. En linguistique, on parle de métalepse. Mot barbare par excellence mais qui dit quelque chose de très juste. Une métalepse, c’est par exemple deux notions qui se confrontent tant que le personnage de l’histoire n’est pas prêt à supporter une tension parfois insoutenable. Quand il est prêt, il peut accueillir cet écartèlement intérieur et c’est justement en cet espace que surgit la lumière. Bon Pasteur mais aussi agneau immolé, Bon Berger mais aussi le serviteur souffrant. Quand nous acceptons cette tension entre des mots qui se confrontent, la réponse du Père au scandale du mal, on la découvre petit à petit dans la réponse du Fils sur la Croix.

Nous sommes appelés à voir la croix comme signe de l’Amour car seul l’Amour a pu permettre au Christ de la porter. Seul, l’Amour pour le Père, l’Amour pour nous, porté jusqu’en son incandescence, poussé jusqu’aux extrêmes, descendant jusqu’aux enfers, peut justifier le scandale de la Croix. A l’Amour du Fils, répond l’amour du Père qui détruit et anéantit toutes forces de mort par la résurrection. De la Résurrection, nous en vivons déjà, telle des semences de Vie dans nos “aujourd’hui”, mais c’est de nuit, dans l’attente de son accomplissement. Pour nous donner de partager sa vie filiale, Jésus va assumer toutes les ténèbres de notre humanité : péchés, blessures, souffrances … Dans la lumière dans laquelle il vit dans la communion avec son Père, il sait combien nous avons bien du mal à accueillir cette énergie d’amour qui ne demande qu’à nous traverser et nous emnener au-delà de nous-même. Cette lumière, le Christ va aller la déposer au cœur des ténèbres par sa Passion et sa Croix.

C’est cela notre vraie sécurité : l’amour de Dieu qui est là jusqu’en nos forces de mort. « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. » L’ultime sécurité, c’est quand nous le verrons face à face. Nous aimerions savoir comment ça se passe quand nous serons en présence du Seigneur dans la pleine clarté. Notre intelligence n’est pas suffisante pour le savoir. Seule, la poésie, dans son langage symbolique peut balbutier une réponse.  Une manière de parler :  Notre cœur se régalera de la beauté, nous contemplerons dans l’azur du Ciel la réalité d’un amour infini, non coupé de l’amour des nôtres. Nous déclinerons cet amour avec toutes les couleurs que l’on ne trouve qu’au Ciel, dans le cœur ouvert de Dieu où réside l’Amour dont nous avons toujours été aimés, un Amour inconditionnel, infini, toujours nouveau. Nous saurons alors que nous sommes parfaitement aimés. Jamais rassasiés, nous irons de nouveauté en nouveauté, de commencement en commencement vers des commencements qui n’en finiront jamais.