Thomas appelé Didyme (le Jumeau) fait partie du petit groupe de ces disciples que Jésus a choisis, dès les premiers jours de sa vie publique, pour en faire ses apôtres. Il est “l’un des Douze” comme le précise saint Jean. Le même Jean nous rapporte plusieurs interventions de Thomas. Lorsque Jésus s’apprête à partir pour Béthanie au moment de la mort de Lazare, il y a danger et les disciples le lui rappellent : “Rabbi, tout récemment les Juifs cherchaient à te lapider.” Thomas dit alors aux autres disciples : “Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui.” Courageux Thomas qui comme Pierre donnerait sa vie pour mourir avec Jésus. Leur courage est-il suffisant pour qu’il puisse s’ajuster au Royaume que Jésus est venu instaurer sur terre ? Pierre et Thomas étaient sincères. Que leur a -t- il manqué pour que l’un renie et l’autre s’enfuit et se réfugie loin du groupe des disciples ?

Ils auront à opérer trois mouvements pour entrer dans le dynamisme du Royaume. Le premier mouvement, c’est plonger en soi mais que va-t-on trouver dans cette descente en soi ? N’est-ce pas un travail intérieur difficile, douloureux et risqué ? Dans cette descente dans la profondeur de son être intérieur, on risque de rencontrer quelques monstres qui font obstacles. Quel monstre intérieur, Thomas a dû affronter ? Le pire monstre qui soit, la mort, tout comme nous qui sommes toujours confrontés à la mort. La mort, ça fait peur, c’est l’inconnu la plus grande qui soit. Le deuxième mouvement, c’est faire le deuil de nos projections sur Dieu.

Pour Thomas, c’était surtout lâcher l’idée du Messie super-héros qu’il s’était imaginé. Comment imaginer le maître, victime d’un procès inique et d’un supplice infamant aboutissant à la mort ? Le troisième mouvement, c’est l’ouverture à l’invisible. Thomas aura à faire ce travail. Le temps et aussi l’espace est une création de Dieu. Ce qui porte, soutient tout être créé, toute la création, c’est l’incréé, le divin. Pas question de maîtriser le divin dans une quelconque rationalité.  Thomas a fui, il n’était pas là, lors de la première visite de Jésus ressuscité. Le voici qui revient d’on ne sait où : “Nous avons vu le Seigneur !” lui dit-on. “Si je ne vois pas dans les mains la marque des clous, si je ne mets pas ma main dans son côté, non, je ne croirai pas.” Thomas a deux monstres à apprivoiser : la peur de la mort et la peur de ne pas maîtriser. Apprivoiser, comment fait-on cela ?

Apprivoiser ? Ne serait-ce pas plus judicieux de se battre « à mort » contre ses monstres. Permettez-moi une anecdote pour mieux comprendre nos monstres et comment les apprivoiser. Véronique Dufief est une prof de fac, une amie. Un de ses livres : la souffrance désarmée m’a profondément touché. Elle est gravement bipolaire et j’ai eu la chance de faire une émission radio avec elle. Quelqu’un que j’accompagnais, elle-même bipolaire, téléphone et pose la question à Véronique : « comment gérer son angoisse ?» Véronique parle alors de sa fille qui est, d’après elle, un dompteur de lapin. J’avoue avoir eu un doute sur sa réponse. « C’est vrai ma fille fait ce qu’elle veut de son lapin. Il lui obéit au doigt et à l’œil ; moi je ne suis pas un dompteur de lapin mais un dompteur de pieuvre hurlante et terrifiante. » Je comprends alors qu’elle parle de son angoisse qui s’invite périodiquement dans sa vie. « Croyez-moi, dit-elle, j’ai réussi à apprivoiser ma pieuvre. Je lui parle et la met à distance comme pour un vis-à-vis. Je ne suis pas toute seule dans ce travail, l’Esprit Saint que j’invoque fait un travail de pacification de l’âme qui m’étonne à chaque fois »

Véronique Dufief aime, elle est généreuse mais plus que cela, elle aime de l’intérieur. Comment passer de la générosité à une respiration de l’amour qui n’épuise pas nos capacités de servir ? Si ce n’est de prendre au sérieux ce que dit Jésus à la Samaritaine :  « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » Être canal pour l’autre, relai d’un Amour, celui de Dieu qui a été répandu dans nos cœur. C’est ce que j’appelle une générosité reliée, reliée à un Amour-Source qui est folie d’amour. La Source de l’Amour a visité nos plaies dans sa Passion et sa Résurrection. Thomas exige de toucher les plaies de Jésus. Il aurait pu exiger, pour croire, de croiser le regard de Jésus, d’entendre sa parole, de revivre l’émotion suscitée par ses miracles. Thomas a peur de ses propres blessures. Thomas souffre, Thomas blessé, encombré par la farandole des émotions négatives qui s’agitent en lui, a fait une fixation sur les plaies de Jésus. Comment peut-il en sortir ?

Reprenons les questions de Thomas car ses questions marquent son itinéraire spirituel. Progressivement, de question en question, Thomas va aller vers lui-même et se découvrir en profondeur, grâce aux réponses de son Seigneur, même s’il ne les comprend pas tout de suite : Lors du dernier repas, lorsque Jésus annonce son départ, c’est lui qui pose la question : “Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin ?” “Je suis le chemin, la vérité et la vie”, répond Jésus. Avait-il vraiment compris la réponse de Jésus ? Le chemin du Golgotha, était-ce vraiment un chemin ? La vérité ? Étrange vérité que l’échec de la Croix ! La vie ? C’est bien la mort au bout du chemin.

Ce que Thomas a vécu, c’est un véritable tremblement de terre. Thomas doit chercher le chemin dans une autre réalité que celle du réel qu’il veut maîtriser.  “Si je ne vois pas dans les mains la marque des clous, si je ne mets pas ma main dans son côté, non, je ne croirai pas.” On pourrait dire qu’à cause de son incrédulité, de son esprit trop rationnel, qui ne croit que ce qu’il a vérifié, Thomas était rendu aveugle et fermé aux réalités du Royaume.  C’est méconnaître tout le travail intérieur de Thomas. Si rien ne s’était passé en lui dans la dimension spirituelle de son être, il n’aurait jamais dans une fulgurance sublime crié la plus belle profession de foi qui soit devant le mystère des plaies du Christ ressuscité : “Mon Seigneur et mon Dieu.” Thomas en présence du Christ ressuscité fait l’expérience de l’Esprit Saint qui est en lui, qui jaillit et le libère de tous ses blocages, peurs, enfermements, frustrations, déceptions, culpabilité, etc… C’est comme un aboutissement de son chemin spirituel ou tout du moins une étape cruciale et essentielle. C’est à la vue des plaies de Jésus que surgit de son cœur converti la prière par excellence.

De blessures, celles de Jésus, à blessure, celles de Thomas, une illumination. Thomas en présence du Christ ressuscité fait l’expérience de l’Esprit Saint, qui jaillit et le libère de tous ses blocages, peurs, enfermements, frustrations, déceptions, culpabilité. Savourons cette belle profession de foi de Thomas qui, devant le mystère des plaies du Christ ressuscité, a donné à Jésus son véritable titre. “Mon Seigneur et mon Dieu.” Nous croyons que les blessures de Jésus sont le signe de l’infinie miséricorde de Dieu. Il a visité en Christ notre misère. Dans ses blessures nous sommes guéris. Encore faut-il les nommer, les travailler. Les sacrements sont guérissant. Les pères de l’Église voyaient dans l’eau et sang qui ont coulé du côté transpercé du Christ comme le symbole des sacrements. Depuis Saint Augustin, confirmé par Vatican 2, l’Église du Christ ne se réduit pas à ceux qui reçoivent les sacrements. Dieu veut que tout homme soit sauvé et il répand sur tout homme de bonne volonté l’eau et le sang de son baptême sur la croix.

J’ai un ami d’enfance qui vient de mourir. Je vous livre un passage du texte que j’ai écrit pour lui. Il était éducateur de rue, passionné par la voile, en perpétuel recherche sur la question de la foi. « Michel, tu savais accueillir les rêves certes mais aussi les questions métaphysiques. Toutes ces questions que l’enfant, à peine muni du langage fraîchement acquis, ne cesse de poser. Tout part de cette question, “qui suis-je ?” Ce questionnement t’a suivi toute ta vie. Pourquoi suis-je là sans n’avoir rien demandé ? etc … etc… inévitablement, ces questions, débouchent sur le sens de la vie et donc de ce qui est à l’origine de la vie. Qui est l’Auteur de la vie ? Personne pour certains, un mystère insoluble pour d’autres, sûrement quelqu’un qui nous veut du bien pour d’autres. Ces questions métaphysiques, tu les as portées toute ta vie, questions jamais résolues, toujours en mouvement, questions incontournables quand Laurent, ton fils après une crise d’asthme est tombé dans le coma. Je l’ai baptisé, confirmé dans le service de réanimation du CHU de Caen. Je suis revenu peu de temps après pour célébrer ses obsèques.

Pourquoi Michel as-tu fait une telle demande ? Réaction de survie dans le cœur d’un père blessé qui pense que Dieu, s’il existe, peut opérer un miracle. Pour moi, le miracle, c’est maintenant. Michel, tu retrouves ton fils après la profonde blessure de sa mort. Tu vis les retrouvailles de ceux qui se sont aimés et qui se retrouvent au- delà de la mort physique. Tu as tenu la barre Michel, affronté les vents contraires. Pour moi, tu es dans la lumière, toujours en mouvement, de commencement en commencement vers des commencements qui n’en finiront jamais. » Le miracle que nous fêtons en ce temps pascal, c’est le miracle de la victoire de la vie sur la mort. La miséricorde de Dieu, c’est l’Amour de Dieu sur la Croix. La mort de l’être aimé est une immense souffrance mais elle ne nous menace plus de la même manière. Par Amour, sur la Croix, la mort a été intégrée dans la puissance de vie de la Résurrection. Et c’est déjà maintenant.  Pour nous qui n’avons pas vu Jésus ressuscité mais à qui a été transmise la Bonne Nouvelle de la Résurrection, à nous qui avons non seulement reçu le baptême, mais les autres sacrements que l’Église primitive appelait « photinos », c’est-à-dire illumination, savourons cette béatitude que Jésus nous adresse. Heureux sommes-nous car nous sommes passés des ténèbres à la lumière. Le bonheur de Thomas, c’est notre bonheur si nous voulons « croire sans avoir vu. »