Jésus vient d’entrer triomphant dans Jérusalem. Les Pharisiens, découragés par ce succès de Jésus, se disent entre eux : « Nous n’arriverons à rien : voilà que tout le monde se met à sa suite ! »Ils ne croient pas si bien dire, et c’est ce que Jean veut   souligner en racontant, aussitôt après, l’arrivée de quelques Grecs, des étrangers qui veulent voir Jésus. Non pas des étrangers quelconques, mais des hommes qui sont venus adorer à Jérusalem, donc des hommes déjà en quête du vrai Dieu. C’est d’ailleurs la première condition pour pouvoir rencontrer Jésus et voir en lui l’Envoyé de Dieu.

Les étrangers abordent Philippe, probablement parce qu’il a un nom grec ; puis Philippe et André signalent à Jésus l’arrivée des Grecs. La réponse de Jésus est étrange au premier abord : « Elle est venue, l’heure où le Fils de l’Homme doit être glorifié ». Tout le mystère et toute la lumière de cette réponse tiennent dans un seul mot : I’heure. L’heure de Jésus, pour saint Jean, ce n’est pas seulement un moment clé, c’est la phase décisive du salut de l’humanité, le passage que fait Jésus de ce monde au Père, en notre nom à tous ; c’est le moment où le Fils de l’Homme doit être glorifié, mais glorifié en passant par la mort.

Si bien qu’aux yeux de l’évangéliste, l’heure de Jésus englobe à la fois l’entrée dans les souffrances, toute la passion, la résurrection, la glorification auprès du Père, et même le don de l’Esprit Saint aux disciples. Nous comprenons dès lors comment la phrase de Jésus est une réponse aux Grecs : ’Vous me cherchez ? Bien. Mais sachez que pour vous les Grecs, comme pour les Juifs, je serai un Messie crucifié« . »Scandale pour les Juifs, folie pour les païens”, dira saint Paul. Avant le scandale et la folie de la Croix, un combat celui de Jésus au jardin des Oliviers. Jean ne fait pas le récit de ce qui s’y est passé. Dans le texte de ce dimanche, il ne fait qu’une allusion au combat de Jésus raconté par les autres évangélistes. Il est éclairant d’en faire le rapprochement.

Pour Marc , Luc et Mathieu, à Gethsémani, Christ est confronté au malheur de tout homme. C’est un paroxysme d’angoisse. Dans un premier temps, de toute la force de son humanité, il avait crié « que cette coupe s’éloigne de moi ! » C’est dire qu’en Jésus aucune complicité avec le mal. Dans sa nature humaine, c’est le refus absolu du mal, « Que cette coupe s’éloigne de moi » est une parole essentielle, elle signe le rejet absolu du mal de la part de Dieu. Cette parole de Jésus confirme ce qui est affirmé dans le livre de la sagesse : « Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. » (Sg, 1, 13)

Seul le Christ, vrai Dieu-vrai homme, peut boire à cette coupe amère. Le renversement radical qui s’opère vient de l’ultime consentement du Christ qui accepte par amour de communier au malheur et à la souffrance de l’homme. Après avoir dénoncer le mal dans sa nature humaine : « que cette coupe s’éloigne de moi ! » Christ, dans sa nature divine, consent à visiter ce mal : « Non pas ma volonté mais ta volonté ». Christ accepte de boire toute l’amertume contenue dans cette coupe. A Gethsémani, au prix d’un déchirement intérieur, Jésus ajuste sa volonté d’homme, aux prises avec le mal, avec sa volonté divine. C’est le désir de Dieu qui veut que tout homme soit sauvé. C’est le geste du Christ qui boit cette coupe amère pour en faire une coupe de bénédiction. Voilà comment Saint Jean en rend compte : Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? “Père, sauve-moi de cette heure” ? – Mais non !

C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! Père, glorifie ton nom ! » Alors, du ciel vint une voix qui disait : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » Le mot hébreu que l’on traduit par gloire dit non seulement un rayonnement qui met en lumière celui qui resplendit de gloire mais qui dit aussi la profondeur, la solidité de cette gloire. Elle pèse la valeur d’un contenu qui a énormément de poids. C’est l’idée de poids qui est essentiellement décrit dans cette expression « shékina » et qui est essentiellement utilisée pour décrire le rayonnement de Dieu. De quoi est chargée cette gloire? Le contenu de la gloire et du Fils et du Père qu’ils partagent, c’est l’amour. Au sommet de la croix un amour qui pardonne au paroxysme de la déréliction, pèse lourd. Il est l’amour dont nous sommes aimés. Un amour que la mort ne peut anéantir. C’est bien la victoire de l’Amour sur la haine, de la vie sur la mort, En Jésus, Dieu visite nos ténèbres pour que la lumière vienne toucher ce qui est blessé, parfois au cœur d’une blessure profondément enfouie. Au creux de la blessure : la lumière. C’est cette lumière jetée dans les ténèbres qui œuvre, souvent dans l’anonymat de Dieu.

C’est cette lumière qui explique la résilience. Quelle résilience ? Celle que décrit Mathieu Dauchez, prêtre de Manille, directeur de la fondation ANAK qui accueille les enfants des rues dans des foyers d’insertion. Il raconte dans son dernier livre la résilience des enfants de la rue, confrontés au pire « violence, criminalité, drogue, abus, prostitution, indifférence, mépris ». Ces enfants traversent tout cela, non comme s’ils s’étaient résignés, ils souffrent mais ils sont vivants.  Ils traversent tout cela, non pas comme des êtres passifs, comme s’ils étaient agis par une force à laquelle ils ne collaborent pas. Mathieu Dauchez insiste : la résilience « n’est pas un pouvoir magique ou une grâce tellement surnaturelle qui relativiserait leur courage et leur souffrance. Ce qu’ils vivent est à la limite du supportable.

Ils souffrent vraiment et la profondeur de la blessure de leur cœur est abyssale. Or c’est justement là que réside la beauté des réponses qu’ils donnent au mal, le caractère lumineux de leur résilience est le signe qu’ils sont rejoints au creux de leur mal par le Christ lui-même. » C’est sur la croix mais aussi sur leur croix que s’opère la victoire sur le mal. Sur la croix, jaillit le cri de Jésus: Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. Jésus s’adresse à son Père et lui confie ceux qui le haïssent, le méprise, se moque de lui, le frappe et l’insulte. Ces paroles signent la défaite des forces de mort. Se brisent au pied de la croix la haine, la destruction de soi et des autres. Sur la croix, sur nos croix, le cœur de Jésus ne s’est pas fermé alors qu’il est percuté par la haine. Le cœur humano-divin de Jésus continue à aimer malgré le déferlement de haine qui s’abat contre lui. Jésus nous sauve car il est comme une source d’amour que rien n’arrête. Voilà la finalité de notre vie. Dieu lui-même qui fait grandir en nous et autour de nous sa victoire.

Le signe éclatant de cette victoire, c’est la résurrection. Christ s’est fait serviteur, aux antipodes des tyrans de la terre qui dominent par la terreur. Christ serviteur révèle la vraie puissance, puissance d’amour et non de pouvoir : puissance d’amour , faite de douceur et de force, jaillissant d’un cœur habité par la puissance de l’Esprit. Dans cette puissance qui rayonne lumière et tendresse infinies, Christ relève, remet debout par sa discrète force d’amour, de libération et de guérison. La douce puissance de la résurrection est irrésistible. Elle s’oppose efficacement au pouvoir de la mort. La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux (séquence de Pâques).

Comment la Vie a-t-elle remporté la victoire ? Nous l’avons vu : à Gethsémani, au Golgotha. Contrairement au pouvoir qui commence toujours par gagner avant de perdre, Christ s’est dessaisi de sa vie par amour : Il n’y pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Jésus mourant sur la croix révèle l’Amour du Père. Lui aussi aime jusque-là cela, veut dire que la révélation du Père culmine sur la croix ; « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi », et « Qui m’a vu a vu le Père ». Je crois en toi, Seigneur comme je crois en Dieu. Sur la croix, dans la demande de pardon de Jésus au Père je vois l’amour du Père. Dans nos vies, la victoire sur la mort reste à accomplir. Certes en Christ, la victoire est certaine mais en nous, elle reste à accueillir et à se vivre dans le concret de nos vies, dans toute l’épaisseur du quotidien. Il nous reste à donner notre vie ou plutôt à donner la vie que le Christ ressuscité ne cesse de nous donner à chaque Eucharistie, dans les sacrements, sans oublier le quasi-sacrement du frère, surtout le frère qui me provoque à me dépasser dans l’amour.