La réponse de Samuel est bien simple ! « Me voici » répétée quatre fois et enfin « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». Elle est le reflet de la totale disponibilité, c’est ce que Dieu cherche que Dieu pour poursuivre son projet d’alliance avec l’humanité. La dernière phrase de ce texte est une leçon pour chacun d’entre nous. « Samuel grandit, le Seigneur était avec lui, et aucune de ses paroles ne demeura sans effet. » Dans le cadre de notre vocation propre, nous sommes assurés à chaque instant de la présence et de la force de Dieu.

Samuel comme prophète est disponible pour accueillir la Parole du Seigneur. Combien plus le Verbe incarné est à l’écoute de son Père et en même temps, il montre une compassion sans faille pour ceux qui souffrent. Les différents évangiles racontent maintes et maintes rencontres de Jésus avec des malades, des pêcheurs, des possédés, des savants, des chefs religieux. A chaque rencontre, il se passe toujours quelque chose : appel à le suivre, guérison, libération, ouverture du cœur, dilation de l’âme, appel parfois virulent à la conversion. Le texte qui nous est proposé par la liturgie raconte l’appel des premiers disciples.

La manière dont Jean nous rapporte cet événement est d’une extrême concision, une extrême rapidité. En quelques versets, tout est dit. Jn 1,40-42 : « André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ. André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre. » Le texte est d’une grande sobriété comme tous les récits d’appel. Souvent, quand on raconte sa vocation, on donne beaucoup de détails sur les circonstances, sur notre état d’esprit, nos hésitations, la réaction des autres.

La Bible de manière générale est d’une grande sobriété dans tous les récits de vocation. Il nous faut lire entre les lignes. André va voir son frère Simon que l’on imagine en train de préparer ou de ranger les filets. André a expliqué sa rencontre extraordinaire avec un certain Jésus que Jean a désigné comme l’Agneau de Dieu. On suppose qu’André a dû vouloir convaincre Simon et lui exprimer ce qu’il a ressenti, ce qu’il a vécu dans cette rencontre. Mais je pense que ce ne sont pas les éventuelles paroles abondantes et enflammées d’André qui ont convaincu Simon. On peut penser que Simon se lève pour aller voir ce Jésus, plus pour avoir la paix que parce qu’il aurait été séduit par ce que vient de dire son frère. Il y va pour qu’André comprenne que ce n’est pas son truc et ensuite il pourra revenir s’occuper de son travail ! Il y va et ça ne se passe pas du tout comme Simon l’avait prévu, de fait, il y a quelque chose chez cet homme de bouleversant. C’est dû au regard de Jésus posé sur lui et cette parole qu’il lui adresse :  « désormais Simon, tu seras appelé kephas, Pierre ».

Un regard, une parole et tout bascule dans la vie de Pierre. Je pense vraiment que ce ne sont pas les paroles d’André qui l’ont converti, il a fallu qu’il fasse lui-même cette rencontre avec Jésus. Pierre a tout compris dans le regard du Christ.  Le regard de Jésus n’est pas n’importe quel regard ! Jésus le regarde vraiment. Dans ce regard une rencontre d’âme à âme. Le regard est la lumière de l’âme, celui de Jésus va croiser le regard de Pierre qui reste libre d’accueillir ou non ce regard jusque dans son âme. Edith Stein décrit ce qu’est une vraie rencontre en ces termes : « je regarde dans les yeux d’un homme et son regard me répond. Il me laisse entrer dans son intérieur ou me repousse. Il est maître de son âme et peut ouvrir ou fermer ses portes. Il peut sortir de lui-même et pénétrer dans les choses. Lorsque deux hommes se regardent, un « je » se tient en face d’un autre « je ». Il peut y avoir une rencontre devant les portes ou une rencontre à l’intérieur. Si c’est une rencontre à l’intérieur, alors l’autre « je » est un « tu ». Simon Pierre a rencontré Jésus au sens fort du terme.

Pour croire, il y a cette nécessité d’une rencontre personnelle avec Jésus. Et c’est peut-être une des difficultés majeures de notre temps, il y a pas mal de pratiquants mais qui ne sont pas encore des croyants. Il y a beaucoup de gens qui pratiquent les valeurs de l’Évangile, mais ça ne fait pas encore d’eux des croyants ! Il y a la nécessité d’une rencontre personnelle avec Jésus, une rencontre qui peut se faire de 1000 manières différentes, qu’on a pu faire tout gamin ou qu’on a fait plus tard, peu importe, mais il faut une rencontre.

Un moment où Jésus cesse d’être un personnage du passé auquel on se réfère pour vivre comme il a vécu, pour faire passer dans nos vies ses convictions à lui, tout cela est bien noble, mais ça ne fait pas un croyant, ça fait un pratiquant. Il y a cette nécessité que Jésus devienne vraiment quelqu’un pour nous ; alors la foi cesse d’être de l’ordre des idées, elle devient expérience. C’est à cette expérience que le pape François appelait tous les chrétiens dans les premiers numéros de son exhortation Evangelii Gaudium : « J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse.

Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui » (EG, 3). Peut-être que cette expérience que nous avons faite s’est un peu émoussée au cours des années, alors demandons la grâce de la revivre. Cette rencontre avec le Christ, c’est ce qu’a vécu Pierre. Et, pour autant, cette recontre n’est pas le dernier mot de l’itinéraire spirituel.  Certains ont vécu cette rencontre comme un coup de foudre. Combien de témoignages racontent un bouleversement dû à un retrounement du cœur total et soudain. Cependant la rencontre avec Jésus ne fait pas l’économie, par la suite d’un long chemin de conversion : changement de vie, renoncements, engagement à la suite du Christ. Pour les disciples, le chemin va s’avérer difficile.

Dans la suite de Jésus, ils auront à confirmer cet arrachement. De petit changement en grande remise en question, de renoncement vers d’autres renoncements, tout au long de leur vie, ils se dépouilleront de tout ce qui n’est pas essentiel. Ils auront à confirmer leur oui enthousiaste dans une perpétuelle remise en question à la suite de Jésus. La cause du changement radicale de vie chez les disciples, c’est Jésus lui-même. Il est la porte, le Royaume, la Bonne Nouvelle. Il est tout cela. L’espérance n’est pas à venir, elle est là. Par cette porte ouverte qu’est Jésus, le Royaume est là et c’est une Bonne Nouvelle. La réalité de ce royaume n’est plus à attendre dans l’espérance d’un avenir plus ou moins proche. Il nous faut dès maintenant y entrer puisqu’il est « à notre porte ». Pour y entrer, il faut nous « convertir. » Se convertir, c’est accueillir la plénitude de ce mystère dans la foi (Luc 8. 10). Cela demande une nouvelle orientation de tout notre être, de notre pensée, de notre vouloir et de notre affectivité. Cette nouvelle orientation ne se décide pas au terme d’un raisonnement ou d’un cheminement sentimental.

Elle doit s’accompagner de la foi en la « Bonne Nouvelle » qui nous fait entrer dans les desseins de Dieu. « Si vous ne devenez pas semblables … si vous ne quittez pas… » Ces paroles de Jésus, rappellent à tous ceux qui l’écoutent que cette conversion n’est pas une fois pour toute mais le long cheminement de toute une vie dans le mouvement même de ce que Jésus rayonne : la puissance de l’Esprit saint. Pierre fait cette rencontre avec Jésus. Elle va bouleverser sa vie, toutefois, il lui restera encore une étape décisive à franchir : recevoir le Saint Esprit. Il y a dans nos vies un premier appel qui nous lie au Christ de manière indéfectible et il y a un second appel dans lequel nous sommes invités à accueillir la puissance du Saint Esprit. Que dans cette Eucharistie, nous puissions faire mémoire d’une rencontre avec le Christ ou en demander la grâce. L’Esprit Saint nous l’avons reçu lors de notre confirmation.  Puissions vivre une grande intimité avec Lui dans notre cœur, lui qui en nous, crie Abba, Père »