Le texte d’aujourd’hui, consacré à la visite des Mages, se continue dans l’Évangile de saint Matthieu par trois autres épisodes : la fuite en Égypte, le massacre des enfants innocents et l’installation à Nazareth. Hormis Jésus, le personnage central qui revient dans les quatre tableaux, c’est Hérode, Hérode le bâtisseur, Hérode le cruel, jaloux de son pouvoir. Et le fil rouge qui relie les quatre scènes, c’est le conflit entre les deux rois, le vieux despote et Jésus-Messie, « le roi des Juifs qui vient de naître »(Mt2,2). Mais ce roi Hérode, bien connu des historiens, est pour l’évangéliste Matthieu le symbole du refus d’accueillir le Christ et son message, et ainsi, c’est tout le destin du Christ qui nous est présenté en raccourci dès le prologue de Matthieu : accueilli par les hommes de bonne volonté, Jésus sera rejeté par les responsables de son peuple. Un autre thème théologique est fondu dans le récit de la venue des Mages, celui du salut universel.

En effet ce sont des païens qui se présentent à Jérusalem, cherchant le roi des Juifs, ce sont eux qui reprennent la route alors que Jérusalem ne bouge pas, ce sont eux enfin qui entrent dans la maison et adorent l’Enfant, devançant le geste de leurs frères païens de tous les temps qui entrent dans l’Église pour y trouver leur Sauveur. À partir de cette rencontre avec Jésus, les Mages, devenus croyants, rompent avec Hérode. Et Dieu les avertit, non par un astre, mais par un ange, comme il fait avec ses élus. Confrontation donc de deux formes de royautés, celle d’Hérode et celle de l’Enfant-Roi Ce que Mathieu nous donne aussi à contempler, ce sont deux itinéraires spirituels, celui des mages, des païens en quête de sens et celui des autorités religieuses de Jérusalem dont le cœur s’est alourdi jusqu’à ne pas saisir l’incroyable nouvelle de l’accomplissement de la promesse du salut.

Il s’agit aussi pour Mathieu de répondre à un scandale : celui du massacre des enfants de Bethléem. Que des enfants subissent la violence de la folie humaine est proprement scandaleux.  Que Dieu intervienne en songe à Joseph pour sauver son Fils et laisse mourir tous les autres enfants aggrave le scandale. Ne pouvait-il pas sauver tous les enfants ? Revenons aux mages. Pour eux, trois étapes dans leur cheminement. Tout d’abord, leur quête spirituelle qui les mettra en marche, en route vers la réponse à leur désir de sens, de vérité. Ensuite, leur cheminement proprement dit, un long chemin semé d’embûches. Pour finir, et c’est l’aboutissement de leur quête, l’adoration véritable que Mathieu nous raconte dans cette prosternation devant l’enfant-Dieu ainsi que leur offrande de l’or, l’encens et la myrrhe. Leur quête spirituelle va les mettre en marche. Ces mages sont des chercheurs, aux regards attentifs qui scrutent le ciel et les étoiles.

Leur démarche n’est pas uniquement scientifique au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Il ne s ‘agit pas simplement d’expliquer le fonctionnement de l’univers mais le sens de la création.  Ce qui est réfléchi n’est pas seulement réponse à la question comment ça marche mais aussi pourquoi ça marche ? Pourquoi ce monde en un seul mot, « pour quoi » en deux mots, « pour quoi », en quel but ce monde. En fait qu’elle est la cause et la finalité de la création.  La réponse ne peut se contenter d’être uniquement rationnelle. Elle passe par l’expérience intérieure. C’est dans l’intériorité, celle de l’intelligence du cœur que Dieu répond à notre désir de sens.  Le cheminement des mages est donc expérience intérieure à un désir de sens.  L’étoile les appelle à cette expérience et c’est elle qu’ils suivront aveuglément. Ils ne partent pas les mains vides. Ils se chargent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. En fait, ils partent non pour une réponse abstraite mais pour rencontrer quelqu’un à qui ils veulent offrir toutes leurs richesses. Ils vont alors passer par un chemin semé d’embûches.

Quelles embûches ? Embûches de la route certes mais aussi confrontation au mal.  C’est l’arrivée à Jérusalem. L’étoile a disparu. Il faut chercher une autre réponse. C’est dans la révélation faite à Israël qu’ils la trouveront. Ce faisant, ils déclenchent avant l’heure la confrontation au Mal. Déjà le mystère du mal se dresse contre le dessein bienveillant de l’amour de Dieu pour l’humanité. Les mages interrogent les habitants de la ville. On les imagine posant des questions dans les auberges. Très vite, l’information remonte aux oreilles d’Hérode, maladivement jaloux de son pouvoir. N’oublions pas qu’il a fait mettre à mort ses fils, sa femme, ses beaux-frères et bien d’autres encore. Hérode représente un énorme danger pour l’enfant. En se renseignant auprès des mages de la date de l’apparition de l’étoile, Hérode projette déjà comment il va se débarrasser de cet éventuel rival. L’étoile et leur motion intérieure a mis les mages en route mais là plus d’étoile. Comment retrouver le chemin, comment savoir où aller ? Mathieu proclame dans son récit la place centrale de l’Ecriture dans tout chemin spirituel. La révélation faite à Israël est incontournable. C’est le prophète Michée qui les remettra en route. Les autorités religieuses ne croient pas vraiment à l’accomplissement de la promesse. Sinon pourquoi ne pas se précipiter à Bethléem pour s’en réjouir ?

Le cœur s’est alourdi, épaissi. Il leur manque la souplesse du cœur, la capacité à se laisser surprendre. Trop de suffisance, trop d ‘orgueil de la connaissance. Comment accepter d’être doublé dans la réponse à l’espérance d’Israël par des païens venus de nulle part et de si loin. Jérusalem ton cœur s’est alourdi, épaissi, il est raide, sans souplesse, sans capacité d’étonnement, incapable d’être ébloui, incapable de se déplacer, de saisir le moment où tout se dit. Pourtant, l’Ecriture qu’ils ont sous les yeux proclame l’importance de ce moment. Le livre d’Isaïe, le passage que nous avons entendu. « Elle est venue ta lumière et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. » Les ténèbres couvrent la terre et Jérusalem est envahi par les ténèbres des cœurs endurcis. L’étoile, symbole des nombreux signes adressés par Dieu à tout homme et de tout temps n’aboutit pas à l’adoration véritable. Il faut nécessairement la révélation faite à Israël. L’étoile c’est la délicatesse de Dieu. Elle se propose comme chemin et ne s’impose pas comme une aveuglante lumière qui ne nous laisserait pas le choix. Que Dieu nous préserve du cœur endurci qui rend aveugle à toute lumière. Ces mages qui ne s’attendaient à rien et s’attendaient à tout n’ont pas été déroutés par celui qu’ils découvrent comme aboutissement de leur quête spirituelle, un nourrisson vulnérable emmailloté dans une mangeoire.

C’est à lui qu’ils offrent l’or, l’encens et la myrrhe : or parce qu’il est roi, encens parce qu’il est Dieu, myrrhe parce qu’il est homme appelé à passer par la mort. La réponse au scandale de la mort des enfants de Bethléem, c’est la victoire de la résurrection. Cet enfant sera mis en réserve en Egypte mais il aura à affronter plus tard dans sa chair le scandale du mal. Le Ciel est venu sur la terre, c ‘est ce que nous fêtons dans ce temps de Noël. Les textes qui nous sont proposés disent la joie d’accueillir notre salut, c’est à dire l’intimité avec Dieu mais déjà est amorcée la manière dont Dieu nous sauve. Déjà est posé la question du scandale du mal dans le récit du massacre des innocents de Bethléem. Déjà la croix se profile à l’horizon comme réponse de Dieu au mal. Le Ciel est venu en notre terre ensanglantée du sang des innocents. La Lumière dans nos ténèbres, c’est cette étoile qui déjà désigne l’enfant comme Celui qui vaincra le mal. Il est déjà la victoire de la vie sur la mort, de l’amour sur la haine, il est la Résurrection, réponse au scandale du mal.

Que pensez des cadeaux des mages ? L’or, l’encens et la myrrhe disent l’identité de cet enfant. Quoi de plus juste ? Leur cœur est ouvert et ce qu’ils contemplent en cet enfant est l’aboutissement de leur quête intérieure. Mais le cadeau que Dieu attend, c’est le merveilleux cadeau des bras de Marie et Joseph. L’accueil tendre de Marie et Joseph est la réponse que Dieu attend de l’homme. Ce qu’Il attend, c’est qu’on accueille son Amour. La puissance de Dieu se révèle comme amour capable de mendier à l’homme ses bras, de mendier notre pauvre accueil, l’accueil de sa divinité qui se fait divine simplicité. Nous sommes invités à accueillir cette divine simplicité dans l’humble pain et vin consacrés: corps et sang du Christ livrés pour nous. Accueillons-le avec simplicité, humilité et foi. Veillons sur notre cœur. Qu’il ne s’endurcisse pas. Qu’il puisse se laisser aimer et aimer contre vent et marées. Qu’il puisse adorer et accueillir humblement la simplicité de Dieu qui se donne dans l’Eucharistie.