Le déploiement du mystère de Noël se poursuit dans la liturgie. Quarante jours après la Nativité, nous sommes dans le temple et c’est là dans la maison de Dieu que se dévoile encore un peu plus l’identité de cet enfant que les bergers et les mages ont adoré dans la mangeoire.

Luc insiste sur l’importance de la Loi qui, en Israël, est loin d’être juste une série de préceptes à suivre. La Loi en Israël est toute la foi d’Israël qui a cru aux promesses du Seigneur malgré toutes ses épreuves, toutes ses infidélités, le mal subi, le mal commis. Le rituel que font Marie et Joseph au temple décrit, signe, le passage de l’ancien au nouveau Testament mais y est également signifié que ce n’est pas une rupture mais un accomplissement. Joseph et Marie participent à ce rituel, signe d’appartenance à la foi d’Israël mais ce qui va suivre annonce surtout le passage à une ère nouvelle. L’Esprit Saint y est à l’œuvre, œuvre plénière de réparation et de purification pour le monde.

C’est ce que décrit la deuxième partie du récit qui raconte la rencontre de la Sainte famille avec Siméon et la prophétesse Anne. Tout respire la joie, celle de l’Esprit Saint. Dans la rencontre avec Siméon, on assiste à une liturgie dont l’Esprit Saint est le maître d’œuvre, nous sommes déjà dans la Nouvelle Alliance. L’Esprit Saint, c’est Lui qui amène Siméon à vivre au cœur du temple cette nouvelle liturgie, celle où l’enfant est au centre de sa joie, de son action de grâce. Nous sommes dans la quintessence de la liturgie, dans le temple, la maison du Père, autour du Verbe incarné en Jésus et dans ce tourbillon de l’Esprit Saint à l’œuvre. Ce qui accompagne cette liturgie, c’est la joie de l’Esprit Saint livrée dans le cœur de chacun. Siméon est en extase.

On peut parler de la sobre ivresse de l’Esprit Saint. C’est dire qu’en christianisme, la joie est centrale. La joie est très présente mais pas sans l’ombre du mal qui semble vouloir la contredire. L’Enfant-Dieu n’est pas seulement Celui qui bouleverse notre histoire. Il n’est pas seulement lumière éclatante qui vient se dire dans le clair-obscur d’une mangeoire. Il n’est pas seulement don inouï de Dieu lui-même, en ce divin enfant mais Il est aussi Celui qui annonce un combat, combat que Marie aura à vivre comme la première en chemin. Le drame de la souffrance innocente est caché dans cette célébration au temple. Rappelons-nous les paroles de Siméon. « Et toi, ton âme sera traversée d’un glaive, ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. » Dans la mission de Marie, beaucoup de joie, mais aussi beaucoup de souffrance. Marie en communion avec Jésus sera blessée de nos propres blessures. C’est ce qu’elle vivra en communion avec Jésus au pied de la Croix devant l’Innocence crucifiée. Marie toute relative à son Fils, toute relative aux événements, toute relative au dessein de Dieu est aussi atteinte profondément par la tragédie de la Croix. « Stabat mater ! »

Elle se tient debout en communion avec son Fils. Elle croit que tout peut faire sens et que cette douleur qu’elle vit n’est pas le tout de son être. Tout au long de sa vie, elle n’a pas tout compris mais elle gardait tout dans son cœur. Sa profonde intériorité lui permet d’aller au-delà de l’événement et de ne pas être réduit à cette tragédie qui lui déchire le cœur car circule en elle l’amour divin par-delà toute souffrance. Pour le commun des mortels, joie et peine, c’est l’un ou c’est l’autre ! C’est la joie ou c’est la peine, mais pas les deux ! Autre chose : peut-on traverser l’épreuve de la souffrance, sans perdre ni la paix, ni la joie ? Comment affronter la souffrance sans que cela annule toute joie en nous ? C’est extrêmement difficile. Affronter notre propre souffrance, celle de nos proches, et rester dans la joie, mission impossible. Quand le chemin semble impossible, avec Dieu, l’impossible devient le chemin. Plus profondément que la tristesse, plus profondément que la dépression, une joie possible qui vient de Dieu mais c’est parfois de nuit. Cette joie qui vient de Dieu, est une joie solide inaliénable vécue dans la profondeur du cœur. Le Seigneur nous révèle et nous livre le secret de sa joie si pure et si sainte.

La joie du Seigneur, c’est d’abord le fruit de son union au Père. Jésus veut que sa propre joie passe dans le cœur de ses disciples et qu’elle devienne leur et ce, jusque dans le malheur. Réjouissons-nous de la bonne nouvelle de Noël mais laissons-nous atteindre aussi par cet amour qui déchire nos certitudes, nos conforts, notre égoïsme et qui nous emmène au-delà de nous-mêmes, par une nouvelle naissance, dans la vie et l’amour divins. Puissions-nous accepter de traverser la souffrance de cette nouvelle naissance.  A tous ceux qui espèrent, à tous ceux qui souffrent, à tous ceux qui cherchent la lumière, Noël est invitation à une intimité avec Dieu. Après la prophétie du vieillard Siméon, vient celle d’Anne, dont le nom signifie « Dieu est miséricorde », fille de Phanuel – « Dieu est lumière » – de la tribu d’Aser, c’est-à-dire « bonheur ».  Jésus est désigné comme la « lumière », la « miséricorde » et comme promesse de « bonheur ».  Dieu est lumière. Il n’y a que de la lumière en Dieu. En Dieu, point de ténèbres. La lumière est venue dans nos ténèbres. C’est le sens du mot miséricorde. Le cœur de Dieu a fait jaillir en nos ténèbres la lumière. La grâce que Dieu nous fait en Jésus, c’est la lumière en nos vies pour résister au Mauvais et pour nous relever de nos chutes en nous appuyant sur sa miséricorde. Anne n’a jamais vu l’enfant, cependant, elle le connaît car elle l’attend depuis tant de temps, elle l’espère comme le but de sa vie.

C’est comme si, elle l’avait déjà conçu dans son désir, dans son attente. C’est un immense bonheur de voir celui pour qui, elle a consacré une grande partie de sa vie dans le temple.  À Noël, nous avons accueilli Jésus, la lumière du monde, dans l’humble crèche de nos cœurs, dans l’enfouissement de la vie divine reçue à notre baptême. Cette lumière, nous voulons la raviver à chaque instant de nos vies et surtout en ce temps particulier de Noël. Comme Anne, nous voulons connaître le bonheur d’une rencontre avec Celui que notre cœur attend. Pour reprendre la formule de Saint Augustin, nous voulons dire au Seigneur : « Tu m’as fait pour toi, Seigneur et mon cœur ne sera en paix que quand il reposera en Toi » Notre cœur est un temple où tu résides Seigneur. Nous voulons rester conscient de ta Présence, attentifs à ta parole, accueillant à ta Lumière pour que nous te reconnaissions en chacun de nos frères, en attendant de te voir face à face. Laissons-nous simplement aimés. Dans l’accueil de l’Amour de Dieu qui se fait si proche, nous pouvons aimer nous aussi.

Être chrétien, c’est ne laisser personne prendre la place du Christ, au centre de nos vies, au centre de notre cœur. Dieu se fait l’un d’entre nous pour aimer non seulement divinement mais aussi, humainement, humblement, simplement. Dieu nous aime comme cela, d’agapè et il nous apprend à aimer non seulement celui qui nous est proche, mais il nous invite aussi à nous approcher de celui qui a besoin de nous et plus encore de celui pour qui le Christ est né, mort et ressuscité ; c’est à dire tout homme. Ce combat, nous ne pouvons le mener sans Lui. Ce n’est pas pour rien que les offrandes de la Sainte Famille sont simples. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes. Qu’est-ce que cela nous dit ? C’est une invitation à vivre simplement. Ce n’est pas la misère mais la simplicité. Pauvreté certes mais dans le sens d’une plus grande simplicité, et d’une plus grande authenticité. L’Écriture dit que le cœur de l’homme est malade et compliqué. Vouloir se simplifier est un long chemin.

C’est un désir, une perspective qui s’ouvre à nous sur cette route d’une plus grande simplicité, mais aussi d’une plus grande authenticité. Sur cette route, un travail intérieur est nécessaire pour prendre conscience des blessures, les nommer et les ouvrir à l’action d l’Esprit Saint. Il nous faut accepter de voir nos contradictions qui font obstacles à la joie que Dieu veut livrer dans notre cœur. La Parole de Dieu vient toucher nos propres résistances à l’amour de Dieu. Prendre conscience de ce qui nous divise intérieurement peut provoquer des pleurs. Mais il y a aussi la joie, la joie de la rencontre. Et c’est à cette joie que cette liturgie du temple nous invite. La joie que livre l’Esprit Saint dans notre cœur, nous donne l’audace du repentir. L’Eucharistie est le lieu de cette métanoia, véritable libération et guérison du cœur. Viens Esprit Saint, viens en nos cœurs, purifie et transforme.