Le début de l’Evangile de saint Marc qui nous est proposé pour ce dimanche, nous présente la figure de Jean le Baptiste, un des personnages importants dans la liturgie de ce temps de l’Avent. Par sa prédication et tout son être, Jean Baptiste est la proclamation vivante du salut qu’il annonce. Comme le prophète Isaïe, sa prédication prépare les voies du salut qui s’accomplira en Jésus Christ. Le baptême de Jean est-il nouveau ?

Oui et non !  Il est d’abord traditionnel, puisé dans la tradition biblique. Les rites de purification avec l’eau se développent beaucoup à l’époque du Baptiste, telle l’ablution pour se purifier au retour de la place publique car on pouvait y avoir côtoyé des païens et des pécheurs (Marc 7. 4). De même chez les contemporains de Jésus, quand un non-juif se convertissait (“prosélyte”), il était marqué de la circoncision, signe commun aux enfants d’Abraham. Mais, pour indiquer sa rupture avec le monde païen, il prenait aussi un bain, appelé couramment “baptême des prosélytes”.

La plongée dans l’eau signifiait la mort à l’ancienne vie et la remontée qui suivait immédiatement symbolisait une nouvelle manière d’être. Où est l’originalité de Jean-Baptiste dans ce qu’il propose ?  D’abord dans son succès ! Flavius Joseph, historien non chrétien contemporain de cette époque parle de Jean-Baptiste dans des termes dithyrambiques, décrivant des foules immenses affluant vers le désert du Jourdain pour l’écouter. Son succès est foudroyant. Une autre grande différence, c’est que Jean-Baptiste ne baptise pas les prosélytes. En effet ceux qui se présentent sont des descendants d’Abraham. Alors pourquoi ce rite ? Jean-Baptiste invite à un baptême de conversion. Le messie tant attendu vient ! Il est déjà là !

Convertissez-vous car le moment que nous vivons est essentiel. Je vais vous plonger dans l’eau symbole de la mort. Mourrez au péché en vous reconnaissant pécheur et remontez de cette mort en homme libre du péché. Par la bouche de Jean-Baptiste, l’appel à la conversion retentit dans le désert. Laissons-le retentir à nouveau dans nos cœurs ! Que signifie-t-il durant ce temps de l’Avent ? D’abord, les mots, « préparer », « aplanir », « nettoyer » et les gestes de l’évangile, la vie au désert de Jean-Baptiste, sa manière de se vêtir et sa nourriture le disent avec force, la conversion de l’Avent est un retour à l’essentiel, ou plus précisément une recherche de l’essentiel. Jean-Baptiste « parut » dit Marc. Juste avant, il a cité Isaïe qui annonçait une voix qui proclamerait dans le désert.

« Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ». Deux passages nous sont proposés, le premier c’est ce qu’incarne Saint Jean Baptiste, lui le dernier prophète, habillé comme Elie, se nourrissant de sauterelles, de miel sauvage. Il est à l’articulation de l’Ancien et le Nouveau Testament et nous aide à sauter le pas : se convertir ce n’est pas seulement suivre les préceptes de la Torah, c’est aussi accueillir cette nouveauté qui vient. Cette nouveauté, c’est le Christ ! Le deuxième dépassement, c’est d’accueillir dans la chair de notre vie, ce qui a été accompli dans l’Incarnation, la Passion et la Résurrection de Jésus. C’est l’Esprit Saint qui nous permet de nous approprier cette nouveauté. Deux dépassements donc : le premier, du premier Testament au Nouveau Testament, accompli en Jésus-Christ, le deuxième, du Nouveau Testament à l’intégration dans nos propres vies, travail plus spécifique de l’Esprit saint.

Ce qu’annonce Jean-Baptiste, c’est la nécessité de la conversion pour le premier passage, pour l’accueil du Nouveau Testament. Jean-Baptiste nous initie à cet effort car c’est toute sa personne et son message qui résument l’Ancien Testament et nous initie à la nouveauté de l’Évangile.  Le deuxième passage nécessite non seulement d’être ouvert à cette radicale nouveauté mais aussi de prendre conscience de la puissance du baptême de l’Esprit Saint que nous avons reçu par le Christ. Par son Esprit, Jésus nous renouvelle, nous porte à une nouvelle vie. Avec le Christ, nous sommes plongés dans sa mort et sa résurrection. Nous sommes intimement unis au Christ. Nous ne faisons plus qu’un seul être avec Lui, et devenons ainsi fils à travers le Fils et dans le Fils ; ce qui comporte l’engendrement paternel, la naissance nouvelle qui est donnée dans le baptême par cette union au Fils Unique.

Christ est le chemin vers le Père, non seulement, Il nous livre l’Esprit Saint mais Il est le chemin vers le Père. Quelle image nous avons de Dieu ? Un Dieu assis sur son trône qui punit ou un Dieu qui nous attend à l’orée du bois pour nous frapper ? Que de projections sur Dieu. Voltaire a pu dire à cause de ces projections : « Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu. » De voir Dieu en Jésus casse toutes ces projections. A strictement parlé, en Jésus, il ne nous est pas donné de voir « Dieu », mais de contempler « le Père ». En Jésus, nous ne voyons pas ce qu’est Dieu mais qui il est : Père ! Père du Fils Unique et Père de tous les humains qui veulent bien se laisser approcher par lui. Nous avons soif de savoir qui est Dieu et de percer les mystères de notre origine, mais l’Évangile ne nous en dit rien. Il nous invite à une relation.  Connaître le Père, c’est entrer en relation avec lui, en empruntant le chemin qu’est le Christ. Croire, aimer, espérer au rythme des battements du cœur de Dieu, voilà ce que nous enseigne le Christ.

Cette conviction est marquée dans ma chair. Permettez-moi un témoignage personnel. On se connaît assez pour que je me permette cette audace. Un an avant ma conversion, j’étais dans une quête de Sens, d’absolu, quête spirituelle, mais surtout quête intellectuelle. J’étais loin de revenir à mes racines chrétiennes, celles de mon enfance. Je cherchais Dieu mais je le cherchais mal, pas au bon endroit. J’avais 30 ans et préparais un concours. Un monastère me semblait idéal pour cela. Après quelques jours, lors de mon séjour, j’ai décidé de franchir la porte de l’Église abbatiale. Il est presque onze heures et l’église est pleine. J’observe. Je suis frappé par la beauté de la musique, par la danse minutieusement réglée d’une communauté monastique autour de l’autel. Tout est simple, rodé, travaillé, gestué jusqu’au plus infime détail. Des volutes d’encens montent vers la voûte.

Des souvenirs de mon passé d’enfant de chœur remontent. Le moine qui célèbre élève l’hostie qu’il consacre. Le ciel se déchire. Je vois comme un faisceau dont la pointe se pose sur l’hostie. Plus qu’une image, un ressenti. Plus qu’un faisceau, une force spirituelle puissante qui désigne l’hostie comme lieu d’une présence transcendante. Cette expérience sensible me transperce de part en part. Je suis atterré, paralysé, incapable de quitter mon pilier, de crier ce qui vient de me bouleverser. Ce que j’ai vu n’est pas seulement une image extérieure, je vis une expérience intérieure. Sa résonance est tellement puissante qu’elle relie vibration de l’âme et autel, terre et ciel. Comment parler de cette expérience indicible? Je ne parlerai pas aux moines. Mais toutes mes défenses sont tombées, ma citadelle imprenable s’est écroulée. J’ai vécu, semble-t-il une, une pleine compréhension du Baptême du Christ que j’avais reçu enfant. Pour moi, l’Eucharistie est devenue le souffle de ma vie. Combien d’Eucharisties depuis ce temps ? Dieu m’a appelé au cœur de l’Eucharistie. Comment l’oublierai-je ?  Le Seigneur- Eucharistie m’ a relevé, pour que d’autres puissent accueillir leur propre relèvement. Que ce temps de l’Avent nous ressaisisse dans notre mission de prière et d’accueil, qu’il fasse de nous des témoins de l’Eucharistie pour tous ceux que Dieu nous envoie. Dieu s’est fait Eucharistie pour tous. Qu’Il soit béni !