Nous sommes dans cette continuité de textes qui ont précédé la fin de l’année liturgique dernière qui a pris fin dimanche dernier lors de la solennité du Christ Roi. Ce dimanche, nous entrons dans une nouvelle année liturgique. Nous avons quitté Saint Matthieu et nous retrouvons Saint Marc avec lequel nous allons maintenant cheminer. La tonalité des passages d’Evangile est marquée par l’invitation à veiller. Au terme d’un cycle annuel nous sommes ramenés à notre situation de disciple en recherche. Cette quête de sens, cette quête de Dieu ne demande qu’à être réveillée, s’il s’avère qu’elle s’est émoussée.  Le premier dimanche de cette nouvelle année liturgique commence le temps de l’Avent. Peut-être, vais-je enfoncer une porte ouverte en remarquant que l’Avent s’écrit avec un « e » et non avec un « a ».  Le mot Avent vient du mot latin « adventus » qui veut dire « avènement ».

Pendant ce cycle liturgique, nous nous préparons à célébrer un avènement, une venue, ou plutôt plusieurs venues. Il est venu dans la crèche à Noël, il ne cesse de venir à chaque Eucharistie, il viendra dans la Gloire. Trois mouvements qui concernent le passé, le présent et l’avenir. L’invitation à veiller, récurrente dans tous les textes de ces jours-ci, est-elle une apologie de l’insomnie? Certes non ! Pour reprendre l’expression de la Bien-Aimée dans le Cantique des cantiques : « Je dors, mais mon cœur veille. » Autrement dit : la lumière s’éteint dans les yeux du corps, mais non dans ceux du cœur. « Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. » La Bien-aimée dans le Cantique des Cantiques était mue par un élan amoureux.

Dans le texte de ce dimanche, rien de tout cela. Pourtant, l’Avent est le temps du long désir, celui de la venue du Bien-Aimé . Dans le texte que nous avons entendu, la manière abrupte de l’invitation à veiller peut être accueillie comme une menace ? Dieu se comporte comme un voleur qui ne prévient pas sa victime. Comment ne pas ressentir la venue de celui que notre cœur aime comme une intrusion ? N’est-ce pas contradictoire avec tout ce qui a précédé ? Doit-on se méfier de Dieu ? Que veut-il nous dérober ? Et si c’était nos illusions dont Dieu veut nous libérer? Chacun peut faire sa propre liste.

C’est une invitation à quitter ce que nous croyons être un trésor pour trouver ce qui ne s’achète pas. Dieu est un voleur mais qui ne dérobe que ce que nous lui donnons, c’est-à-dire tous les obstacles que nous mettons à sa venue dans notre cœur. Veillez c’est se remettre en question en interrogeant notre image de Dieu. Comme illustration de ce que Dieu veut dérober dans nos vies, j’ai envie de vous raconter comment est née une pièce de théâtre que nous avons mis en scène et joué à Paris avec des « sans domicile fixe ».  «L’ami-Jules », a été écrit à partir de paroles des gens de la rue. La trame de l’histoire s’est construite, petit à petit, à travers les nombreux échanges et grâce à ce que chacun a bien voulu livrer de sa vie.

De sa conception jusqu’à sa réalisation, le Seigneur a rassemblé dans cette aventure des personnes si différentes, si blessées parfois, des professionnels du théâtre, un avocat, des gens de la rue, des artistes, des musiciens, des religieux, des jeunes, des moins jeunes, des membres de l’Association « Aux Captifs la libération » ? Bref, une équipe des moins homogènes ! Mais quel défi passionnant et périlleux à la fois ! Je me suis dit alors : « Voilà le laboratoire du laboratoire», laboratoire de l’amour mutuel ! Au point de départ, un cri : « Jules est mort !». Il vient d’être tué par d’autres gars de la rue. La nouvelle se répand et la colère des amis de Jules éclate. Pendant les quatre premières scènes, les amis de Jules tentent de sortir de l’escalade de la violence en prenant progressivement conscience de la stérilité de leur propre violence. Leur intention de renoncer à la vengeance les amène à vouloir faire la fête à la mémoire de Jules. Pourtant dans la dernière scène, le désordre intérieur de chacun éclate en une grosse bagarre, suivie d’un temps de découragement et d’accablement. Un des personnages tente d’ouvrir une brèche : « Et si Jules attendait qu’on lui donne ce que l’on a de mauvais ? »

C’est alors que tout bascule. Cette proposition éclate dans les consciences comme une illumination pour une nouvelle naissance. « Je veux jeter mes vieilles loques, la peur qu’on ne m’aime pas, dit l’un. J’ai compris, c’est le grand nettoyage de printemps, dit l’autre. » Dans un grand élan du cœur, chacun, à tour de rôle, va remettre ses vieilles loques, donner ses peurs : peur de vivre, peur de mourir, peur des autres, peur de souffrir, peur de toi, Dieu. On est loin de la menace, plutôt une invitation à demander au Seigneur de nous rendre plus légers et pour cela, notre cœur doit être ouvert, accueillant à une grâce de libération et de guérison du Seigneur. Ne serait-ce pas une histoire d’amour entre chacun d’entre nous et la Source de tout amour qu’est Dieu ? Où est l’amour dans le texte de ce dimanche ? Allons chercher la bienveillance de Dieu dans le texte parallèle de cette parabole, chez Luc. Dans la manière de raconter de Luc, il y a un renversement de situation. Le maître devient serviteur et le serviteur devient celui que le maître sert.

Pourquoi ? Parce qu’il a attendu le maître à son retour de noce. On ne peut s’empêcher de penser au récit du lavement des pieds qui se termine par cette phrase adressée aux disciples. « Je ne vous appelle plus serviteurs, je vous appelle amis ». Le « Maître » et « Seigneur » est libre, suffisamment libre pour plonger jusqu’aux pieds des disciples. C’est bien sûr l’abaissement du Christ. Jésus a pris notre condition humaine jusqu’à la croix. Quel chemin intérieur pour réaliser que le Maître et Seigneur Jésus-Christ est aussi le serviteur souffrant. De sa passion jaillit la Résurrection. L’expérience pascale, bien qu’annoncée par Jésus lui-même est hors de portée d’une réelle compréhension des apôtres.

Que le lavement des pieds annonce la Passion, que le commentaire de Jésus qui suit le lavement des pieds est invitation à donner sa vie, ils le comprendront plus tard dans un déplacement qu’ils ne peuvent pas encore concevoir. Les disciples auront à parcourir le monde pour annoncer la bonne nouvelle qui les habite. Ils iront au bout du monde connu de l’époque. Jésus lave les pieds de ceux qui sont destinés à être les marcheurs de Dieu ! Ils portent la Parole de Dieu. Jésus lave même les pieds de Judas. Que ne s’est-il pas repenti ! Cette histoire est la nôtre ? L’Amour du Christ, c’est l’Amour qui est en Dieu-Trinité, l’Amour-Agapê, capable en Christ d’épouser notre humanité, d’aimer jusqu’à l’extrême de l’Amour, jusqu’en ce qui nous abime, nous détruit, à savoir le mal qui s’attaque à la beauté et à l’innocence de ce monde. Seule, l’Innocence de Dieu peut restaurer la beauté en l’humain. N’avons-nous pas été baptisés ? Ne sommes-nous pas des marcheurs de Dieu à la suite du Christ sur nos propres chemins ?

Nous sommes capables de petites et grandes trahisons, petites ou grandes lâchetés, jalousies, mesquineries ou rancœurs… mais aussi capables d’amour, de joie, de partage, d’amitié, nous sommes capables de servir les autres, de donner notre vie goutte à goutte, pas à pas, jour après jour. La foi en Jésus, c’est croire que Dieu nous rend capables de donner la vie. Le Christ nous laisse cette exigence. Mais le geste du Christ, ne serait qu’un geste parmi d’autres, s’il n’était pas posé au cours d’un repas. Et quel repas ! Le pain rompu et le vin partagé ne symbolisent-ils pas le corps brisé et le sang versé pour la multitude, cette vie offerte pour tous ? Nous sommes porteurs d’une parole qui se donne à voir dans le partage fraternel du pain et du vin. Voilà ce que Dieu veut. Il n’est pas un Dieu qui se garde, mais un Dieu qui se donne… et nous sommes invités à notre tour à ne pas nous garder, nous retenir, mais nous donner.