Il s’agit sans doute d’un des passages les plus déconcertants de l’Evangile, puisqu’il n’y est fait aucune référence à Dieu, ni au culte qui lui est dû, ni même à une confession de foi qui nous vaudrait le salut. Le roi sépare les brebis des chèvres uniquement sur le critère de la compassion active qu’ils ont manifestée – ou omis de manifester – envers leur prochain démuni. Est-ce une description du jugement dernier ? L’évangile de ce jour est une parabole et doit être lue comme telle et non pas comme une prédiction terrifiante. De quoi traite cette parabole. Bien sûr du jugement ! Mais à lire non comme le récit de ce qui nous attend mais à décrypter. Il s’agit de chercher à comprendre le sens caché de cette parabole. Une parabole est nécessairement une provocation.

Laissons-nous provoquer par le caractère absolu de l’exigence de Jésus. Soutenir les plus en souffrance n’est pas réservé à quelques spécialistes mais exiger pour tous. C’est urgent! Fais-le. Pas demain mais aujourd’hui. Demain tu auras laissé passer le sens de ta vie. Oui mais nous nous défendrons, nous dirons, c’est en ton nom que nous avons parlé. Éloignez-vous de moi, vous qui ne faites pas la volonté de mon Père répondra Jésus. La plaidoirie qui vient après la charité refusée survient toujours “trop tard”. Car on n’a qu’une seule vie pour apprendre, pour s’exercer à aimer ! Une grande tentation, c’est de se dire: alors s’approcher du Christ, c’est aimer quelques pauvres et tout le reste est-ce vraiment utile? Dans cette liturgie du jugement où toutes les nations sont rassemblés autour du juge-roi, une image étonnante. Les brebis et les boucs qu’on sépare. Chacun est vu soit comme un ovin, soit comme un caprin. L’on sait que caprin et ovin ne s’entendent pas et qu’ils se battent quand ils sont dans le même troupeau.

Les ovins sont sauvés, les caprins damnés. On en déduit que la parabole traite du problème du salut. La manière dont la question est traitée est terrifiante, dans un dualisme extrême. Où est la subtile pédagogie de Dieu dans son dessein d’amour pour l’humanité ? Croyants ou non- croyants, chrétiens ou non-chrétiens, Jésus révèle que chaque fois qu’on a fait quelque chose vis à vis de l’un des plus petits parmi ses frères, c’est à Lui-même qu’on a fait cela, c’est par rapport à lui que l’on agit. Ça n’identifie pas le pauvre, le petit, avec Jésus. Attention à l’idolâtrie du pauvre. Jésus nous dit : « ces petits, avec souvent tous leurs défauts, c’est un peu moi.  Alors ne touche pas à mon frère “. Jésus se déclare totalement solidaire avec ses frères, Il ne s’identifie pas avec eux ; dans un certain sens, la formule “ voir Jésus dans l’autre”, peut être trompeuse ; il ne s’agit pas de remplacer le visage du pauvre par le visage du Christ, c’est d’abord voir l’autre pour lui-même et ensuite comprendre qu’il est le frère du Christ, et entendre Jésus dire “ ce que tu fais à lui, c’est à moi que tu le fais, et je le prendrai directement pour moi-même.” Parce qu’Il a voulu se faire le dernier de tous, Christ a assumé l’écrasement de l’humanité jusqu’à la Crucifixion.

C’est pour cela que ce qu’on fait à l’un de ses petits, on le fait à Jésus dans sa propre Passion, dans son propre abaissement. Nous serons jugés sur le chemin et non pas sur le point où nous sommes arrivés ; il y a un chemin vers ce face à face avec le Fils de Dieu incarné ; est-ce que je marche vers Lui, ou est-ce que je prends un chemin de traverse ? C’est là-dessus que se porte le jugement, mais pas sur le Kilométrage auquel je suis arrivé. C’est ici et on ne se transforme pas d’ovin en caprin et réciproquement. C’est là la limite de la parabole et c’est aussi la pointe de la parabole. Ne devenez pas un bouc, fortifiez-vous comme brebis du Seigneur, et c’est sur le chemin que cela se joue. La fresque du jugement est l’aboutissement d’un parcours et le Seigneur nous donne des repères pour nous orienter mieux. Si le jugement prend en compte tout le chemin, c’est qu’il doit y avoir une transformation possible : de conversion en conversion pour une purification et ouverture du cœur. La vie de tout homme est un chemin vers Dieu, vers le face à face avec Lui et chacun sera jugé sur la manière dont il suit ce chemin.  Dans cette scène du jugement dernier, ceux qui ont fait preuve de charité et les autres, s’interrogent : “Quand est-ce que nous t’avons vu… ?”

L’homme a besoin d’un regard tant extérieur, qu’intérieur pour faire la vérité sur lui-même, sur ce qu’il a fait ou ne fait pas. Ce double regard le guérit de ses propres aveuglements et lui redit sa capacité de faire le bien. En annonçant le jugement des temps derniers, Dieu nous invite ainsi à donner, dès maintenant, le meilleur de nous-mêmes, pour le service des plus petits. Et à ne porter sur les autres que des jugements aptes à consolider leur désir de faire le bien. Les critiques péremptoires, les polémiques stériles, le discrédit, le dénigrement n’ont donc pas de place dans la vie du chrétien. Il reste que ce texte garde un caractère choquant par l’opposition radicale entre les deux catégories d’hommes, les bénis du Père, et les maudits. Quand nous rencontrons dans la Bible l’opposition entre les bons et les méchants, les justes et les pécheurs, il faut savoir que ce sont deux attitudes opposées qui sont visées et non pas deux catégories de personnes : il n’est, évidemment pas question de séparer l’humanité en deux catégories, les bons et les justes, d’un côté, les méchants et les pécheurs de l’autre !

Nous avons chacun notre face de lumière et notre face de ténèbres. C’est une invitation à reconnaître dans le plus petit une chance pour entrer plus avant, plus en profondeur et en vérité sur ce chemin de la communion. De quel petit s’agit-il ? Il s’agit du plus « petit » que je repère dans la paroisse, sur les marches de l’Église, dans les différentes situations de la vie, que ce « pauvre » soit marqué par la souffrance, le dénuement ou la précarité. Mais c’est aussi le plus « petit » que je repère à l’intérieur de moi-même. Il y a une manière de ne pas le voir, de le nier ou de l’opprimer au fond de moi, car le riche veut prendre toute la place. Ce pauvre qui est en moi, cherche à vivre et souvent, il est écrasé par la suffisance du riche que je crois être. Parfois ce « petit » qui me déstabilise, je le décèle sans parfois m’en rendre compte caché dans les profondeurs de l’inconscient de celui que j’ai du mal à supporter. « Je ne sais pas pourquoi mais quelque chose en lui m’horripile ». Peut-être même, existe-t-il, chez l’autre, une pauvreté et une souffrance secrètes que je ne soupçonne même pas. Accueillir cet autre que Dieu met sur mon chemin est vitalité missionnaire et semence de communion.

Regard extérieur, regard intérieur, comment peuvent-ils s’unifier et générer l’énergie de la compassion pour soi et pour les autres ? L’Eucharistie opère en nous cette unité intérieure et c’est pourquoi, c’est le don le plus précieux. Le dernier enregistrement de Mickaël Lonsdale, c’est ce texte. « Le grand miracle, c’est le miracle de l’Eucharistie.  Il était inimaginable pour l’homme, que le Seigneur se donne dans ce pain qui devient Sa chair… et dans ce vin, qui devient Son sang. C’est le plus grand des dons, c’est le plus grand trésor que Dieu puisse vous faire. Il n’y a pas de plus grand don à protéger que ce don-là ». Seigneur, j’ai besoin de ta compassion aujourd’hui certes et demain, sûrement. J’ai besoin de ta compassion, j’ai besoin de la compassion des autres. Apprends-moi à la donner mais aussi à la recevoir de toi et des autres.