Lien entre Trinité et Captifs

Méditation à partir de la mosaïque de Saint Thomas in Formis (voir photos ci-dessous pour visualiser les descriptions)

Contexte historique

L’époque de Saint Jean de Matha est marquée par la confrontation violente entre chrétienté et Islam. Jean, enfant, a été troublé par ce que l’on racontait des croisades, des razzias, des enlèvements sur la mer. La vallée de l’Ubaye n’a pas été épargnée. Très souvent les Maures tel qu’on les appelait à l’époque, s’infiltraient dans la vallée et enlevaient pour la rançon qui, un père, une mère, un fils, une fille, qui un époux, une épouse qui, un ami, un cousin. Personne n’était épargné. Alors, pour les victimes, tout basculait : l’horreur s’invitait pour celui qui avait été enlevé et un immense chagrin pour les proches qui savaient ce qui les attendait.

Comment sortir de cette tragédie ?

  • La guerre ? Les croisades ont échoué. 1153, c’est la date de naissance de Jean de Matha à Faucon. 1187, c’est la reprise de Jérusalem aux croisés et la chute presque totale du royaume de Jérusalem par Saladin. Autant dire que Jean, adulte, a été marqué par cette défaite.
  • Les débats théologiques. Les mots échangés ne peuvent construire aucun passage d’une théologie à une autre. C’est l’échec total.

Il reste l’humain. Combien ça coûte un être humain. Pour Jean chaque être humain a un prix inestimable, celui de l’Amour du Christ. Sa mission sera de répondre au désir du Christ d’envoyer des religieux trinitaires en Afrique du Nord libérer les Captifs de leurs geôles. Oui mais comment ? Ils feront la route vers ceux qui souffrent de captivité avilissante, eux-mêmes désarmés, montés sur des ânes et non des chevaux, prêts à mourir comme le Christ ou à être enfermés à leur tour, en échange d’un prisonnier. Les « frères aux ânes » tels qu’on les surnomment amènent avec eux une rançon. Saint Jean de Matha fondera la première ONG. Une bulle d’Innocent III, exempte les frères de payer les péages sur les routes et les ponts. Les templiers ont inventé les lettres de change. De commanderie en commanderie, les fonds seront acheminés à bon port. Puis surviennent les interminables pourparlers où se joue comme aux jeux du « chat et de la souris » la libération du chrétien emprisonné. Parfois, tout semble bloqué et à la dernière minute un don inespéré vient ouvrir les portes de la geôle et souvent à l’invocation de Notre Dame du bon remède, représentée dans la tradition de l’Ordre avec une bourse qui tombe à point nommé.

Et la Trinité dans tout cela ?

La confrontation théologique avec l’Islam est essentiellement centrée sur le dogme de la Trinité interprété par Mohamed comme trithéisme. Cela ne facilite pas les négociations que ce malentendu lors des discussions. Si Jean de Matha met en lumière le mystère de la Trinité en appelant l’Ordre qu’il fonde « Ordre de la Sainte Trinité et des Captifs », c’est dire l’importance qu’il accorde à la vision d’un Dieu-Trinité. Loin d’être une provocation, c’est une déclaration d’amour pour un Dieu qui n’est qu’amour. En théologie, on distingue Trinité immanente et Trinité économique. La Trinité immanente, c’est Dieu dans sa nature et ce de toute Eternité avant la création de l’univers, du temps, de l’espace, de la vie. « Avant », ce mot ne se comprend que dans la référence au temps. Au principe pourrait-on dire le Verbe tourné vers Dieu, le Verbe qui est Dieu dit St Jean dans le prologue de son évangile. De toute Éternité, Dieu est relation. La Trinité économique, c’est Dieu dans sa relation à la création. Il s’agit donc de la création mais aussi de la révélation qui prépare l’incarnation du Verbe « et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous », c’est aussi la Rédemption par la Passion et la Résurrection du Christ. La géniale icône d Roublev raconte à la fois la Trinité économique et la Trinité immanente. C’est l’articulation entre le temps et l’Éternité. Cette icône suggère ce que les chrétiens orthodoxes appellent la périchorèse et que nous appelons la circumincession. La nature de Dieu est la relation, c’est-à-dire l’élan vers l’Autre, l’Autre de la relation, relations subsistantes disent les théologiens. Les relations en Dieu sont « vie pour l’Autre » comme un oiseau qui ne serait que vol. C’est dire que tout est donné, que tout est reçu et redonné.

En quoi cela nous concerne. Nous sommes à l’image et la ressemblance de Dieu. Nous sommes créés pour la relation, pour aimer. Roublev a magistralement décrit dans son icône l’invitation à s’approcher du mystère trinitaire. L’autel ouvert sur celui qui contemple l’icône est un appel à s’approcher et boire à la coupe, symbole d’intimité avec le divin. Oui mais quel rapport avec les captifs ? La pauvreté des captifs touche le cœur de Dieu.

Deux aspects du même visage, celui du Christ, à Gethsémani, d’une part et celui du Christ illuminé sur le Mont Thabor d’autre part. Comment, sans en être écartelé, contempler et concilier la défiguration sur la Croix et la transfiguration sur la montagne de notre Sauveur, Jésus-Christ ? Comment percevoir sur le visage du Christ humilié la lumière du Christ transfiguré ? Comment dire au pied de la croix : « Tu es beau, le plus beau des enfants des hommes, la grâce est répandu sur tes lèvres, aussi tu es béni de Dieu à jamais »( ps 45,3). Si par grâce, il nous est donné de concilier ces deux visages, alors notre propre regard sur nos défigurations, les nôtres et celles du monde en sortira bouleversé. Passer de la contemplation du visage du Christ transfiguré au visage du Christ en croix, nous permet de traverser le scandale du mal qui peut nous faire tomber dans la désespérance ou dans une révolte destructrice. La grâce reçue dans le creuset de cette contemplation rend capable de traverser la souffrance jusqu’à entrer peu à peu dans une véritable union à Dieu, fondée sur la foi, l’espérance et l’amour.

Amour nécessaire mais quel amour ? Celui qui jaillit du cœur de Dieu, du cœur de la Trinité.

Comment concilier plénitude, bonheur et joie sans fin, que vivent les trois personnes de la Trinité, et la défiguration du Fils sur la croix ?

Comment relier Dieu un et trine et la souffrance du Christ sur la croix ?

Mystérieuse et scandaleuse rencontre où plénitude et dénuement se donnent d’abord à voir sur le visage du même Christ à la fois transfiguré et défiguré. En la Trinité se vivent également plénitude et dénuement. La plénitude, c’est celle du Don, la richesse de l’un qui enrichit l’autre, la plénitude de la Relation des Personnes. Le dénuement, c’est celui aussi du Don : tout l’être du Père, tout l’être du Fils, tout l’être de l’Esprit Saint est mouvement d’amour vers l’autre de la relation. En Dieu, de toute Éternité, il y a l’oubli de soi pour l’Autre. Il y a la kénose en la Trinité. La mission du Fils, c’est de le dire dans notre humanité, non pas seulement par des discours mais en actes et en vérité. La Croix révèle l’absolu du Don, de l’Amour qu’il y a en Dieu. La plénitude en Dieu est une plénitude d’amour, don total, kénose de l’amour.

Face à un Dieu vivant et agissant, créateur de toutes choses, face à un Dieu aimant jusqu’à l’extrême, qu’il nous soit donné de nous éveiller comme éblouis du Don que Dieu nous fait !

Don de sa présence en nous jusqu’en nos défigurations.

Don de sa présence entre nous jusque dans nos maladresses, nos malentendus, nos tentations de toute-puissance et d’emprise.

Don de sa présence dans son Église et de la mission que le Christ nous donne de proclamer par toute notre vie à nos frères.

La puissance d’amour révélée par le Christ est la puissance même de l’Amour Trinité. Il la porte jusqu’à l’extrême de l’amour sur l’autel de la croix et dans la puissance de la Résurrection. 

Désormais, Dieu, au cœur de notre désir purifié par l’absolu de son Amour, fait surgir la Vie.

La mosaïque

Dictée à l’artiste par Jean de Matha lui-même. C’est dire l’importance de cette mosaïque que l’on contemple comme une icône. Jean, lors de sa première messe a vu le Christ en gloire tenant un esclave noir et un esclave blanc. C’est bien sûr lié au contexte historique déjà décrit au début de mon topo.

Nous allons nous approcher de cette icône en regardant les détails.

  • La plastique du corps : le Seigneur règne. Christ, vrai Dieu, vrai homme ( le rouge et le bleu)
  • Le bleu du manteau (“himation”) du Christ symbolise son caractère céleste, infini, sage et mystérieux.
  • La pourpre était dans le monde antique en général et byzantin en particulier, la couleur du vêtement impérial, symbole de royauté et de divinité.
  • Le regard tourné vers celui qui est loin, en l’occurrence l’esclave à sa gauche alors que le corps est tourné vers celui de droite. Dans le regard force et compassion. Solidité de l’amour divin capable de vaincre les forces de mort par un amour que rien ne détourne. Le gros plan montre que cette mosaïque est inspirée. Quelques couleurs, quelques formes rudimentaires donnent tant d’expressivité quand on le contemple de plus loin.
  • Les gestes sont aussi très expressifs. La prise en main du poignet de l’esclave de gauche est ferme solide, capable de résister à la violence de l’esclave que l’on devine en révolte. L’autre saisi du Christ pour l’autre personnage est, elle aussi, solide mais en même temps souple épousant le lâcher-prise de l’esclave de droite.
  • On lit beaucoup de colère sur le visage du personnage à la gauche du Christ. Son regard est dirigé vers le bas et ne rencontre pas celui du Christ. Non seulement, sa main dit sa résistance mais aussi tout son corps qui semble gonflé de colère. Détail important, il tient son lien et se débat. Ce qui a pour effet de resserrer le lien qui entrave ses chevilles. Le gros plan confirme la colère qui l’habite, son ventre est gonflé, sa nuque est raide ainsi que ses deux bras qui semblent deux morceaux de bois. Une main est ouverte mais raide, l’autre est fermé et crispé sur le lien. Les pieds aussi sont crispés et les liens sans être serrés ne peuvent pas se relâcher tant la corde tenue par le personnage est tendue. Aucun contact du lien avec le trône de gloire du Christ.
  • Autre chose est l’attitude de l’esclave à la droite du Christ. Il a lâché son lien pour prendre la croix. Tout est souple dans son corps. Aucune crispation. Le visage est paisible. D’où lui vient cette sérénité ? Trois contacts avec le Christ. Le premier, le plus évident, sa main s’est abandonnée dans celle du Christ qui tient son poignet. Le bras est souple, la confiance est plénière. Le deuxième contact concerne l’autre main de l’esclave qui tient fermement la hampe de la croix rouge et bleu. Comment ne pas être en sécurité quand on tient la croix du Christ. Par grâce, il peut être donné au chrétien emprisonné, en pleine détresse de voir sur le bois de la Croix la Sagesse de Dieu. S’il lui est donné de vivre une telle conversion du regard, il peut alors traverser la détresse du Captif. Christ a souffert à Gethsémani et sur la croix. Sa souffrance, sa mort, il les a vécues selon la volonté de son Père pour nous rejoindre jusque dans notre humanité blessée. Le troisième contact c’est le lien que l’esclave a lâché et qui devient chemin d’intimité comme si la blessure était aussi le lieu d’une grâce plus grande d’intimité avec le Seigneur. Le lien rejoint le trône de gloire du Christ. Plus que cela, il suit le mouvement des lanières de la chaussure du Christ ressuscité.

Interprétation historique

Dans la confrontation du christianisme et de l’Islam, l’interprétation est simple. Le musulman n’a pas la chance d’une intimité avec le Christ qui ne le rejette pas, bien au contraire. Il lui donne à travers sa révolte un contact. Sur son chemin le Christ est présent. Quant au chrétien emprisonné injustement, Dieu craque d’amour pour lui.

Ce n’est pas une question de peau, bien entendu. J’ai pu intervenir dans un collège pour parler du charisme trinitaire. Dans la classe, un seul élève noir que je sentais troublé par une interprétation possible où la couleur de la peau serait déterminante. Je demandais à la classe de se mettre à la place d’un des trois personnages. Tout le monde se place à la droite du Christ. Un élève par provocation veut occuper la place centrale. Je lui dis que je travaillais dans une prison psychiatrique et certains détenus se prenaient pour le Christ et c’était très mauvais signe. L’élève noir se décide pour se situer à la place de l’esclave de gauche. Je dis à la classe : « on ne va pas le laisser tout seul ». Chacun reconnaît qu’il est esclave de quelque chose ne serait-ce que des écrans, des colères ou de la violence que l’on ne maîtrise pas. Nous nous retrouvons tous du côté de l’esclave noir et invités à faire autant que ce peut le passage vers l’autre bord, celui de la confiance.

Interprétation pour aujourd’hui

La liste est longue de tous les esclavages dits modernes. Dans le monde entier, chacun là où il est,  travaille dans les lieux de pauvreté, d’oppression, de persécution. Je peux vous témoigner d’une situation d’esclavage lors de ma première mission juste après mon ordination. J’ai été nommé comme aumônier d’une prison psychiatrique à Château-Thierry. Mon travail n’a pas été d’abord de changer le cœur des détenus, mais de changer le mien. Pour rencontrer en vérité des personnes en voie de déshumanisation, j’ai dû poser un acte de foi : en tout être, la bonté et même la beauté existent comme déjà là, peut-être non encore intégrées mais disponibles, profondément enfouies, à peine visible mais perceptibles si notre regard cherche dans cette direction.

Ce que je cherchais à vivre dans ma relation d’aide, c’est écouter l’autre dans le meilleur de lui-même, au-delà du pire qu’il a pu commettre ; en fait chercher la vie dans tout être aussi défiguré qu’il soit.

Comment saisir dans la nuit la lumière déjà présente et qui vient ?

« Comment pouvons-nous déterminer l’heure de l’aube, le moment où la nuit cède la place au jour ? »

[Le sage répond alors :] c’est lorsque vous pouvez regarder le visage d’un autre être humain et qu’il y a en vous suffisamment de lumière pour reconnaître en lui votre frère ou votre sœur. Jusque-là, c’est la nuit, et les ténèbres sont encore avec vous »

A ce sujet, la prison psychiatrique de Château-Thierry a été pour moi une rude et bonne école.

Dans la Centrale de cette prison sont enfermées des personnes ayant commis des actes graves. En temps ordinaire, vivent ici quatre-vingts détenus dont une dizaine est condamnée à perpétuité. Pratiquement tous purgent de lourdes peines. Tous ont des problèmes psychiatriques.

De par sa population carcérale, la prison de Château-Thierry est la prison la plus misérable de France. Mais curieusement, et je rapporte ici l’expression d’un psychiatre de la prison, elle est également la plus luxueuse. Chaque détenu est seul dans sa cellule. Un nombre considérable de personnes y travaillent, beaucoup de surveillants, un personnel médical nombreux et diversifié. Est-ce par philanthropie que le ministère de la justice accorde de tels coûts de fonctionnement ? Non. Cette structure est nécessaire. On a dû créer une prison, capable d’accueillir tous ceux qui menacent de faire exploser les autres établissements par leur agressivité ou par leur fragilité psychologique. Nécessité vitale donc pour l’ensemble du système pénitencier français.

En tant qu’aumônier, j’ai le privilège de la clé que l’on me confie à l’entrée de la “détention”. Aussi suis-je amené à entrer dans l’intimité même de ces exclus.

Ce qui saute aux yeux d’abord, c’est la misère. Comme le regard plonge dans les ténèbres sans rien saisir de la lumière, entrer dans une cellule, c’est recevoir en pleine face la misère de l’homme : misères matérielle, morale, affective et spirituelle.

La misère spirituelle est la plus longue à saisir. Je pense là à Eric qui me dit un jour : « Comment voulez-vous que je croie en Dieu avec le mal qu’il laisse faire ! » Grave question, celle du scandale du mal ! Comment oser théoriser ? Je me suis tu. Une semaine après, j’ai, à mon tour, posé une question à ce détenu : « Quand vous parliez du mal que Dieu laisse faire, s’agissait-il du mal que vous avez fait ou du mal que vous avez subi ? »

Je me doutais de la réponse. Il s’agissait bien évidemment du mal qu’il avait subi. Eric m’a alors raconté que ses parents nourriciers lui faisaient subir, à l’âge de sept ans, le supplice de la baignoire. Peut-on imaginer l’angoisse d’un enfant dont on plonge la tête sous l’eau pour l’empêcher de respirer et dont les poumons se remplissent non seulement d’eau, mais surtout de haine ? Actuellement, Eric respire la violence !

Tous les détenus sont perdus. C’est le cas de David, un détenu très perturbé. Son délit : il a tiré sur ses parents, sciemment, en les attendant patiemment dans leur propre maison. Heureusement, il ne les a pas tués, mais seulement blessés. J’ai pu parler à ses parents au téléphone. Ils vivent dans la peur, fixés sur la date tant redoutée de la libération de leur fils. David est profondément alcoolique. Comment en est-il arrivé là, jusqu’à tout perdre même l’affection de ses parents ? Est-il devenu psychotique parce qu’alcoolique, ou l’alcool a-t-il pu favoriser l’apparition de sa psychose ? Enfermé dans sa prison, il ne peut pas boire et compense par les médicaments. Tous les jours, il imagine la « cuite » qu’il prendra quand il quittera la prison.

Dans son extrême enfermement, grâce à une intuition étonnante, il a trouvé une porte ouvrant sur un espace à partir duquel il peut goûter quelque chose de la liberté. David est classé comme psychotique maniaco-dépressif. Lors d’un groupe biblique, il criait : « On m’a tout pris, ma liberté, ma dignité, mon humanité. On m’a cassé la rotule… » Suit alors une longue liste de tout ce qu’il a subi.

Ne sachant plus comment apaiser sa violence, je lui crie alors :

– David, on vous a donc tout pris, il ne vous reste plus rien.

– Si, hurla-t-il, il me reste ma foi et ça, personne ne me la prendra !

Voilà la grandeur de l’homme, voilà ce qu’il faut chercher dans tout être humain, aussi brisé, apparemment aussi délabré soit-il. Le regard qui s’habitue à la pénombre finit par saisir une lumière naissante.

Il y a, en l’homme, une intuition divine, une vie spirituelle ou intérieure, un Soi pour reprendre un terme de Jung, une Puissance Supérieure pour utiliser le terme des Alcooliques Anonymes, voilà pour moi un élément fondamental.

Lors d’une de ses crises maniaques, David avait tout cassé dans sa cellule. Dix gardiens avaient été nécessaires pour le maîtriser et l’emmener au cachot, appelé « mitard ». Il m’avait été impossible d’en franchir la porte que le brigadier-chef refusait d’ouvrir. A travers le judas, David, à ma grande surprise, m’a demandé et a reçu le sacrement de réconciliation. Peu de temps après, je lui apportais la communion. David sortait de ses crises non seulement grâce aux médicaments mais aussi grâce à sa vie spirituelle et notamment sacramentelle. David n’a plus rien. Quand il dit « ils m’ont tout pris»,  c’est cela que l’on peut entendre. Il n’a plus rien sinon cette porte qu’il a trouvée au fond de lui, ce sanctuaire inviolable qui lui permet de garder le sens, de ne pas être livré au chaos de son désordre psychologique. David est un cas extrême : grande intelligence, intuition spirituelle étonnante et une telle fragilité que rien n’a de sens sinon survivre et, pour cela, il s’appuie son intuition spirituelle. La porte de la vie intérieure qu’il a trouvée et qu’il ouvre parfois lui donne accès à un supplément d’être d’où surgissent des forces capables de cohérence. Au cours de ses crises, au cœur de son incohérence psychologique, il s’oriente et trouve le sens.

Et nous ?

Et nous ? Sommes-nous esclaves, crispés sur nos souffrances ou libres, unis au Christ dans un « lien » de libération ? Sûrement, nous sommes un peu les deux. Acceptons-nous de reconnaître que dans certaines zones de nos vies, nous sommes en souffrance et même en dépendance, enfermés dans nos idées, notre style de vie, certaines de nos fragilités psychologiques, les innombrables illusions dont nous nourrissons notre vie ? C’est au milieu de tout cela que le Christ nous rejoint. Notre prière est tissée de tout ce que nous sommes, de toute notre vie intérieure, trouble compris.

De la souffrance peut jaillir la prière : Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur (Psaume 130). C’est le cri de l’esclave enchaîné. Quel merveilleux paradoxe ! Du creux même de nos zones non converties d’esclave rebelle qui résistent à l’amour du Christ et entravent toute relation, peut surgir la supplication, les prémices d’une profonde libération.

Cette icône décrit un passage, une Pâque sur l’autre rive. Pour passer de l’esclavage à la liberté, il nous faut lâcher prise, abandonner notre main dans celle du Christ et nous dessaisir du lien qui nous entravait pour nous saisir de la Croix. A chaque fois que nous réalisons cela dans nos vies, nous faisons la même expérience : les entraves qui nous retenaient captifs se desserrent et un chemin de liberté s’ouvre à nous. Tenir la croix, lâcher-prise et nous confier dans la main du Christ, voilà la libération. Ce passage n’est pas fait une fois pour toute, c’est à faire chaque jour. C’est tous les jours que nous avons à nous convertir. De conversion en conversion vers des conversions qui ne finiront que quand nous seront pleinement dans la lumière qui nous espère et nous attend.

La Trinité et la mission St Jean de Matha_mid